CRISE DE FOI(E)
N’ayant jamais eu froid aux yeux (ce qui aurait été un comble pour un cinéaste mettant le voyeurisme au centre de son dispositif cinématographique) et après avoir, pour beaucoup, enterré définitivement sa légende avec un Mother Of Tears jugé inadéquat (quand bien même le métrage faisait preuve d’une belle vivacité feuilletonesque), Dario Argento a, semble-t-il, décidé de solder son héritage horrifico-policier via un nouveau film au titre trompeusement programmatique. Alors, Argento, cinéaste définitivement has-been courant après ses vieilles recettes? Que nenni, puisque passée la première impression déceptive (non, Giallo n’est pas le giallo ultime et Argento n’a pas retrouvé son panache visuel d’antan), le nouveau film de l’italien s’avère être une belle mécanique préférant cacher ses humbles trésors là où le cinéaste plus jeune aurait joué de charmes ostentatoires.
 
Récit policier où une femme, à la recherche de sa soeur mystérieusement disparue, fait équipe avec un policier torturé, Giallo a tout du téléfilm estampillé «Hollywood Nights». et démarre d’ailleurs comme tel : photo fonctionnelle, cadre anodin et surtout ce côté un peu toc, mauvaise reconstitution (la scène dans la boîte de nuit, digne d’une escapade dans le Munich de Derrick), qui gangrène le style Argento depuis pas mal de films déjà. Chute esthétique affirment certains. On leur répondra au contraire qu’Argento, cinéaste du fantastique, n’a jamais procédé avec le souci de vérisme et que s’il met en place ce mauvais simulacre du réel (comme de récit policier), c’est bien pour contraster avec la seule vérité qui compte pour lui, celle de son film. C’est donc dans ce cadre gris, neutre, nécessaire que le réalisateur s’amuse à ordonner un jeu de pistes visuelles bien en rapport avec le titre du film, puisque jouant sur les couleurs et déroulant une étonnante variation chromatique jaune/vert/bleu.
On s’improvise alors enquêteur sensuel, guettant l’apparition du jaune symbolisant le mal-être, le désordre (la couleur du tueur mais aussi des flashbacks traumatiques du policier), du vert, couleur de l’espoir (le tailleur d’Emmanuelle Seignier, l’hôpital où le nom du tueur sera révélé, la végétation…) et du bleu, la vérité dans toute sa félicité (la lueur du briquet allumant la mèche dans le cerveau du policier, la lueur de la torche dans l’épilogue…). Liste bien entendu non exhaustive, le meilleur calembour visuel signé de l’italien restant évidemment ce plan sur l’indic’ asiate (le jaune, donc) donnant son tout premier indice à Brody, un tee-shirt marqué «Green Is Good» dans le dos. On peut difficilement faire plus clair.
On a donc ici un cinéaste qui, sous couvert de rejouer sa légende (Giallo, quand même), fait preuve d’une belle vitalité artistique puisque ne se reposant pas sur ses acquis (ou plutôt les prenant à rebrousse-poil, notamment ici en matière de violence graphique, plutôt sobre). Après un Mother Of Tears incompris (sauf peut-être de l’autre côté de l’Atlantique), « Giallo » apporte la preuve définitive que le réalisateur sait très bien ce qu’il fait. Et si l’on sent chez lui un profond abattement morale, une tristesse prégnante (Giallo est un grand film dépressif dont l’épilogue heureux ne vient nullement illuminer les ténébres dans lesquelles le personnage de Brody est plongé), il est difficile de lui contester la réussite de son pur projet cinématographique. N’en déplaisent aux tenants de la caméra primadonna, Argento ne fait certes plus faire le grand-huit au spectateur, mais semble s’être découvert depuis quelques films une qualité qui lui manquait : l’humilité. Cela donne certes des pellicules moins rutilantes, mais tout aussi passionnantes pour qui s’intéresse plus aux choses de la vie qu’aux légendes mortes.

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