Le cinéma n’invente rien, il compose. Héritier des autres arts, il mélange, croise et juxtapose en élaborant de singuliers précipités, de troublants assemblages, d’explosives potions… Ainsi, concentré en son laboratoire, Antony Hickling évoque la brutalité d’un amour rompu en relisant Sade. De cet audacieux mariage naît Frig, partition en trois actes (“Love”, “Shit”, “Sperm”) qui dépasse l’expérience personnelle pour peindre la violence du monde.

Ligne de tension du film, hors champ dans la première partie, central dans la deuxième et mythologique dans la dernière, le corps questionne son appartenance et sa représentation. D’enveloppe intime à symbolique universelle, la nudité ne joue pas la feinte et impose par sa frontalité un regard lui-même sans fard. Danseur, chorégraphe et performeur, associé dès le départ au projet, Biño Sauitzvy s’efface ainsi derrière son corps nu pour accompagner et illustrer les réflexions du cinéaste. Riche et fructueuse, combinant le récit personnel et la prise de parole politique, cette collaboration nourrit la cohérence d’un film par ailleurs très contrasté, tant dans le ton que dans la forme.

Profondément mélancolique, “Love” oublie les corps pour travailler les souvenirs et retrouver le fil d’une relation amoureuse de la rencontre à la séparation. D’abord enthousiaste, le ton devient plus sombre et, le rythme s’accélérant, le narrateur s’interroge sur la nature de l’amour et les liens de dépendance et parfois de soumission qu’il génère.


© Optimale

En totale opposition, “Shit”, directement inspiré des Cent vingt journées de Sodome, rend tangible la violence de la rupture sous la forme d’une performance à la brutalité clinique qui rappelle les expériences menées par Marina Abramović. En proie aux fantasmes et désirs des autres, le personnage interprété par Biño Sauitzvy subit en silence la domination sexuelle et morale de différents visiteurs. Exhibition, fétichisme, viol, scatologie renvoient à nouveau à l’intime tout en résonnant avec la formidable capacité des hommes à détruire leurs semblables. Reprenant les codes de la pornographie, la mise en scène en déconstruit les mécaniques et, la privant de tout pouvoir d’excitation, met en évidence sa capacité d’asservissement.

Voyage en partie nocturne et silencieux dans un paysage édénique, “Sperm” invite des créatures faunesques dans de lents ballets échappés du Jardin des délices. Les personnages évoluent-ils au purgatoire, ont-ils rejoint le paradis, se promènent-ils dans leurs propres fantasmes  ? La nudité retrouve ici sa pureté originelle et si le désir renaît, il semble dépourvu d’instincts destructeurs.

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Toujours très présentes dans le cinéma d’Antony Hickling, danse et performances donnent avec Frig la mesure d’une œuvre qui place le texte en exergue ou en total retrait afin de donner la parole aux corps. Si le réalisateur précise que les crimes homophobes toujours en cours en Tchétchénie ont résonné avec l’écriture du film, il n’impose aucune interprétation. Sa volonté première de transmettre une expérience intime privilégie une approche sensitive qui n’intellectualise pas. De même, illustrant Les cent vingt journées de Sodome sans jamais singer l’adaptation que Pasolini en a faite, il cherche le sens dans le geste plutôt que dans le discours. Les partis pris formels éclairent cette quête et en soulignent les différentes tonalités, la photographie accentuant les contrastes tandis que la superbe partition de Loki Starfish les accompagne.

Porté par de fidèles collaborateurs et véritable film de troupe, Frig existe grâce à la relation de confiance liant tous ses protagonistes. Représentant d’un cinéma queer se situant à la marge par son identité même, profondément adulte dans le sens où il s’affranchit de tout faux-semblant, ce quatrième long métrage, dernier volet d’un triptyque également composé de Little gay boy et Where horses go to die, complète une filmographie dont la singularité rappelle la nécessité d’un expression artistique libérée des contraintes économiques.

Mise en exergue par un prologue post-générique, la lecture du Sonnet 57 de Shakespeare pose le point final du parcours cathartique d’un film qui bouscule, interroge et parfois dérange. Artiste intègre et obstiné, Antony Hickling occupe un territoire singulier et précieux, plus que jamais indispensable à la diversité du cinéma.

 

Parmi les bonus (réalisés par Armando Grant et/ou Matthew Allen) les passionnantes interviews d’Antony Hickling, Biño Sauitzvy et Thomas Laroppe (performeur et comédien) ainsi qu’un making-off revenant sur la préparation, les répétitions et le tournage de Frig. Le DVD est édité par Optimale.

 

 

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