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Il fallait sans doute ce léger décalage temporel pour qu’apparaissent enfin sur nos écrans des images plus justes de ce grand mouvement social que fut celui des Gilets jaunes. Loin des images partiales et partielles du discours médiatique dominant ou de la masse des vidéos anonymes et sans point de vue diffusées massivement sur Internet et les réseaux sociaux, des cinéastes se sont intéressés à cette colère populaire et ont tenté d’y voir un peu plus clair. Antonin Peretjatko (La Fille du 14 juillet, La Loi de la jungle) n’est pas le premier à aborder ce sujet mais c’est peut-être celui qui le traite de la manière la plus originale, entre immersion totale dans les grandes manifestations parisiennes et tentative de distanciation amusée par le biais d’une microfiction. Il ne s’agit donc ni d’une approche documentaire comme purent la tenter François Ruffin et Gilles Perret (J’veux du soleil) ou Emmanuel Gras (Un peuple), ni d’une véritable fiction où se seraient invités les Gilets jaunes comme chez Kervern et Delépine (Effacer l’historique) ou Catherine Corsini (La Fracture), ni même d’une réflexion distanciée sur les violences policières (comme le beau Un pays qui se tient sage de David Dufresne) mais d’un savant mélange des trois qui permet à Peretjatko d’aborder ce mouvement sous un angle sensible et intime. En ce sens, sa démarche s’approche de celle de Marion Honnoré[1] qui, dans Devenir Gilet jaune, témoigne de la manière dont cette colère et ces luttes sociales ont remis en cause ses schémas de pensée militante (elle est professeur de philosophie et ancienne militante aux JCR devenu NPA par la suite). En partant de l’intime, de ses doutes et de son expérience, l’autrice parvenait à nous faire saisir la singularité inédite de ce mouvement social et à porter un regard particulièrement juste sur cet épisode, loin des distorsions et calomnies médiatiques.

Antonin Peretjatko reprend à son compte cette approche « intime » qui pourrait être celle de Fabrice à Waterloo dans La Chartreuse de Parme. Il débute par un prologue contemporain tourné dans le Paris confiné du printemps 2020. Le narrateur, Antoine Bolex (du nom de la caméra 16 mm qui lui permet de filmer), sensiblement le même âge que le président Macron, brave les interdits gouvernementaux et rencontre une jeune femme sur les toits de Paris. Ce rendez-vous clandestin lui permet de remonter le temps et de revenir aux rendez-vous hebdomadaires de l’hiver 2018 et du printemps 2019 où il s’est mêlé aux manifestations des Gilets jaunes pour les filmer. De novembre 2018 au printemps 2020, un même constat : la lente dérive autoritaire d’un gouvernement et d’une élite de plus en plus coupés du peuple.

© Shellac

Ce qui frappe d’abord dans Les Rendez-vous du samedi, c’est la puissance des images tournées sur le vif. Loin de l’anonymat des vidéos tournées avec des téléphones, le grain du 16 mm donne une matérialité immédiate aux événements : la liesse des mouvements de foule, l’énergie électrique de la colère et des chants, la violence omniprésente… Peretjatko fait corps avec le mouvement et se trouve au cœur de l’action pour filmer au débotté des coups de matraque sur les manifestants ou une pluie de lacrymogènes s’abattant sur le cortège. Jouant habilement du montage, le cinéaste donne un caractère épique à ces images arrachées au réel en les associant à des citations (notamment ce beau mot de Victor Hugo définissant la révolution comme « le soleil dans le brouillard » suivi de plans saisissants de manifestants noyés dans le gaz) ou des airs de musique classique.

Le commentaire fait office de mise à distance, documentant avec suffisamment de recul (chiffres tirés de la presse généraliste ou des rapports d’Amnesty international) les différents « actes » du mouvement, de ces rendez-vous où les manifestants rejouèrent hebdomadairement le 14 juillet 1789. Mais ce commentaire ne se satisfait pas de son caractère « objectif » et se double d’une cinglante vision pamphlétaire. Le film est un brûlot pertinent contre le macronisme, la ploutocratie et cet horizon néolibéral infernal que d’aucuns jugent sans alternative. Pour ne pas sombrer dans la sécheresse du discours militant qui ne touche que les personnes déjà convaincues, Peretjatko opte pour ce qu’il sait parfaitement faire : la dérision. Les petites pastilles fictionnelles, essentiellement centrées sur de jeunes femmes habillées légèrement, lui permettent d’opposer une bonne dose de légèreté, d’humour et de beauté face à la laideur d’une société de plus en plus sclérosée, contrôlée et dirigée par l’arsenal policier (il est question dans le film de la loi dite « anticasseurs » et de la loi « sécurité globale »). On retrouvera d’ailleurs certains éléments ici présents (la fille sur la tour Eiffel, celle qui s’allonge par terre et qui laisse ses cheveux dessiner sur le sol toute sorte de tentacules) dans son film suivant La Pièce rapportée.

Documentaire intense, pris sur le vif comme au temps des « ciné-tracts » de mai 68, pamphlet virulent contre le pouvoir en place, fiction rigolarde et buissonnière : Les Rendez-vous du samedi parvient à maintenir cette belle alchimie durant 52 minutes. Modeste par sa durée, le film s’avère pourtant l’un des témoignages les plus frappants et les plus justes sur le mouvement des Gilets jaunes.

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Les Rendez-vous du samedi (2021) d’Antonin Peretjatko

Interprétation : Alma Jodorowsky, Éléonore Rambaud, Sophie Chasselat, Damien Bonnard

En DVD et VOD : Editions Shellac.

 

[1] HONNORÉ, Marion. Devenir Gilet jaune. Le Monde à l’envers, 2021.

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A propos de Vincent ROUSSEL

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