Sophie Deraspe – ” Antigone “

Le cinéma québécois se porte décidément bien. Longtemps associé aux seuls noms de Gilles Carle, Denis Arcand et plus récemment Xavier Dolan, la petite province canadienne nous a récemment gratifiés de très jolies surprises de Charlotte à 17 ans à  Jeune Juliette, deux teen-movies réalisés par de talentueuses cinéastes. C’est au tour de l’épatant Antigone de surprendre : une belle réussite en ce début de rentrée signée Sophie Deraspe qui a déjà à son actif quatre longs métrages. La démarche de la réalisatrice s’appuie sur le texte initial reprenant fidèlement la trame narrative allant jusqu’à reprendre les noms des personnages grecs pourtant intégrés dans un contexte social contemporain. Loin d’une coquetterie qui prêterait à sourire, ce choix se révèle pertinent et raccord avec le propos d’un film audacieux dont la qualité est de trouver un équilibre entre le respect à la lettre de l’œuvre originale et la transposition moderne intégrée dans un cadre réaliste à forte connotations politiques.

Antigone : Photo Nahéma Ricci

Copyright Les Alchimistes

Adolescente brillante, Antigone vit avec sa grand-mère, sa sœur et ses deux frères. Après une altercation avec la police, une bavure ôte la vie d’un de ses frères. L’autre est arrêté pour obstruction aux forces de l’ordre. Il est incarcéré et risque l’expulsion dans son pays d’origine, l’Afghanistan. Antigone ne peut accepter la situation et va aider son frère à s’évader de prison, prenant sa place, en agissant avec sa propre justice au détriment de la loi de l’homme. Elle devient alors une héroïne pour toute une génération qui l’entoure et un symbole à canaliser pour les autorités.

C’est dans cet entre-deux, cet interstice que le film parvient à trouver sa voie, à la jonction d’un drame naturaliste et d’une atmosphère plus proche du conte aux résonances fantastiques, à l’instar de la splendide séquence avec la psychiatre aveugle : en deux plans, le film bascule dans un surnaturel inquiétant, citant ouvertement Edgar Allan Poe en évoquant L’emmurée vivante.

Antigone : Photo Nahéma Ricci

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Venue des arts visuels et de la littérature, Sophie Derapse est quasiment seule maître à bord de son film, cumulant les fonctions de scénariste, réalisatrice, directrice de la photographie et même co-monteuse. On sent une vraie cohérence entre la forme et le fond, une envie de faire du cinéma et pas seulement de l’imaginer avec des intentions vaines. Si certains choix esthétiques peuvent crisper, à l’image de ses mini-clips sur fond de rap dès qu’il s’agit d’évoquer les réseaux sociaux ou encore d’une présence souvent appuyée de la musique, la mise en scène s’avère dans l’ensemble d’une belle rigueur, à l’instar d’un travail sur l’image et les décors particulièrement intéressant. Tous les lieux institutionnels, très épurés, volontairement dévitalisés de toute chaleur humaine, baignent dans des lumières ternes et froides, avec des dominantes blanches et grises. En revanche, dès que la réalisatrice filme la maison familiale, les échappées dans la nature, les rassemblements des jeunes, elle laisse éclater son goût pictural pour les couleurs vives et contrastées. Elle humanise l’espace prenant alors un parti pris fort qui passe par les moyens du cinéma. Elle est tout entière, sans la moindre ambiguïté, du côté de son héroïne, incarnation d’une rebelle dictée par sa propre loi, celle du cœur et de la raison et non celle des hommes. En transposant le récit à l’intérieur d’une famille d’immigrés afghans, Antigone aborde des problèmes contemporains sans jamais s’éloigner de sa source, trouve aussi un équilibre ténu mais bien géré entre classicisme théâtral et modernité cinématographique. Le jeu étrange de Nahéma Ricci, comédienne quasi débutante, dégage une exaltation intérieure, une illumination dans le regard rappelant parfois la Jeanne ou la Jeannette de Dumont. Elle contribue beaucoup à la réussite de ce film ambitieux et modeste.

Antigone : Photo Nahéma Ricci

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Nahéma Ricci porte le film sur ses épaules du début à la fin. Elle est si convaincante qu’elle éclipse tous les autres acteurs qui en comparaison donnent l’impression de (sur)jouer comme dans un téléfilm – ce qui n’est absolument pas le cas. Ils sont même très bons pour la plupart, à commencer par tous les membres de sa famille. Mais la jeune Nahéma Ricci, à qui l’on espère un avenir prometteur, dévaste tout sur son passage. Elle parvient à deux trois moments clefs à filer la chair de poule, à redorer l’idée de lutte et d’engagement au risque de passer pour de la désobéissance civile. Au fond, Antigone réactive un point de vue intemporel, en résonance avec ce qui se passe dans l’actualité : lorsqu’une décision dictée par les instances juridiques ou politiques parait totalement injuste, faut-il courber l’échine, faut-il se résigner ou au contraire affirmer plus que jamais le désir de se battre, d’afficher fièrement ses opinions et convictions? La réponse donnée par Sophie Deraspe, dans un beau geste militant, est claire.

En ces temps moroses et angoissants, allez voir cette belle proposition de cinéma, qui derrière sa lucidité inquiétante (bavure policière non sanctionnée et expulsion à la clef), s’avère le portrait vibrant d’une jeune femme mineure assumant pleinement ses idées. Et ça fait un bien fou.

(QUEBEC/CAN -2020)  de Sophie Deraspe avec Nahéma Ricci, Rachida Oussada, Nour Belkhiria,  Antoine Desrochers, Paul Doucet

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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