Si en 1950 Outrage, le troisième film d’Ida Lupino, n’a pas su trouver son public, il est peu probable qu’il laisse indifférents les spectateurs de 2020. Magnifiquement réalisé, brillamment interprété, stupéfiant de modernité, Outrage ne peut que résonner avec une actualité scandée par des affaires de mœurs et la multiplication des révélations de violences sexuelles. Car le chef-d’œuvre d’Ida Lupino – également actrice chez Fritz Lang et Raoul Walsh, scénariste, puis réalisatrice pour la télévision – traite du viol et aborde sans ambages ses conséquences dramatiques à travers le personnage d’Ann Walton. Jeune comptable enjouée, tout juste fiancée à Jim Owens, l’héroïne est promise à un avenir heureux lorsqu’elle est victime d’un viol. Incapable de supporter le regard de son entourage, la jeune femme rompt de manière radicale avec la vie qu’elle mène pour tenter d’échapper à elle-même et aux autres.

Délaissant la voie du film policier, dans lequel le viol serait le point de départ d’une enquête et d’une traque, Outrage se concentre sur le traumatisme de son héroïne, qu’il ne quitte pas. La blessure d’Ann est si profonde qu’elle la pousse à disparaître, à s’effacer, à se rendre invisible. Le personnage principal, incarné par l’incomparable Mala Powers, est ainsi un être en fuite, pris dans un engrenage pernicieux. Pour éviter de se confronter à elle-même, l’héroïne passe son temps à fuir les autres – son assaillant, son foyer, son fiancé, mais aussi les amis qui la secourent, se condamnant ainsi à l’errance. Ici, la fuite n’est plus l’apanage du meurtrier en cavale, mais bien celui de la victime, dont l’exil a tout d’une expiation. On reconnaît là le retournement classique de la faute et la culpabilité illégitime ressentis par les victimes de viol.

Théâtre du Temple distribution

 Ida Lupino exhibe, dès la séquence d’ouverture d’Outrage, les prémices du viol, montrant comment le harcèlement verbal n’est bien souvent qu’une étape précédant l’agression physique. La réalisatrice met ainsi en évidence la continuité entre les propos déplacés et appuyés de l’agresseur, qui relèvent déjà d’une forme d’intrusion, et le viol à proprement parler. Elle révèle ainsi les deux visages du violeur. Le costume impeccable et le nœud papillon composent la face publique de l’assaillant, dont la noirceur apparaît une fois la nuit venue. Le dévoilement de sa cicatrice signale la métamorphose en bête, et vaut alors comme symbole d’une fêlure, animalité dissimulée sous des dehors convenables.

Dans Outrage, le viol, à proprement parler, fait l’objet d’une ellipse, mais la traque de l’héroïne par son agresseur, elle, est admirablement mise en scène. Empruntant ses codes à l’expressionnisme et au film noir, cette séquence au cordeau forme une unité remarquable, constituant presque un film dans un film. Le cadrage, les jeux sur les ombres, l’aspect labyrinthique du décor, les affiches déchirées représentant le visage terrifiant d’un clown, les effets d’échos dans la bande son – au sifflotement insouciant d’Ann répond le sifflement glaçant du chasseur qui veut localiser sa proie – tout témoigne d’une cohérence et d’un souci du détail qui confèrent toute sa beauté à cette séquence. La réalisatrice excelle à maintenir un suspense insoutenable, à l’instar de cette scène où Ann parvient à actionner le klaxon d’un camion, dernière tentative pour échapper à son assaillant, et que la seule réaction d’un voisin consiste à fermer sa fenêtre d’un air brutal et agacé.

Théâtre du temple distribution

Film féministe, Outrage touche aussi le spectateur par une galerie de personnages masculins au service de la cause des femmes. La figure du père de l’héroïne, qui regrette que sa fille se marie précipitamment tant elle aurait pu faire de brillantes études, est peut-être la plus attachante. Le personnage du pasteur, sorte de bon samaritain terriblement séduisant, frappe également par l’usage singulier qu’en fait Ida Lupino : qu’il aurait été tellement facile de faire participer ce docteur des âmes, généreux et bienveillant, et assurément amoureux de l’héroïne, au happy end. Or la réalisatrice décide de ne pas exploiter le potentiel érotique de ce personnage pour en faire un acteur désintéressé de la reconstruction d’Ann.

Mais l’engagement d’Outrage va bien au-delà du féminisme tant il dénonce l’inaction de l’État dans les domaines de la justice ou de la santé publique. Blâmant l’insuffisance des lois et l’absence de prise en charge et de suivi psychiatrique des prisonniers, les propos des personnages rappellent par leur teneur critique les meilleurs films de Sidney Lumet et demeurent d’une immense actualité.

OUTRAGE États-Unis 1950 – 75mn

Réalisation IDA LUPINO

Scénario IDA LUPINO, COLLIER YOUNG, MALVIN WALD

Image ARCHIE STOUT

Musique PAUL SAWTELL

Montage HARVEY MANGER

Restauration LOBSTER FILMS

Distribution THÉÂTRE DU TEMPLE

Presse ANNE-LISE KONTZ

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