Corps et norme

« David Cronenberg est le cinéaste du corps. » Quand on a dit cela, on n’a rien dit et on a tout dit. Car si, par essence, le cinéma est un art qui ne peut pas vraiment faire abstraction de la corporéité (que fait en effet le septième art sinon filmer la chair en mouvement de ses acteurs, corps doués de langage et de pensées ?), le maître canadien du body horror n’a véritablement aucun égal qui lui soit contemporain dans sa manière de représenter le carnation, de la penser voire de la faire pensée philosophique et/ou psychanalytique, catalyseur des maux aliénants de nos sociétés post-modernes. C’est la qualité première du court ouvrage de Fabien Demangeot, La Transgression selon David Cronenberg, sorti récemment aux éditions Playlist Society : revivifier cette antienne cinéphile en en explorant tous ses ressorts et, de fait, montrer la place prépondérante de Cronenberg dans le paysage d’un cinéma de genre où la chair serait éminemment cérébrale.

Le livre de Demangeot se concentre sur les trois axes fondamentaux à l’oeuvre chez le Canadien : le corps, le sexe et le psychisme. A savoir que les deux dernières thématiques sont les vraies raisons d’être du cinéma de Cronenberg (et certainement du présent essai), se servant du corps comme d’un vecteur permettant de cristalliser la philosophie du réalisateur. Le corps est finalement pour ce dernier ce que le télépod est pour Seth Brundle (Jeff Goldblum) dans La Mouche (1986) : un instrument permettant à la norme de se transformer en une monstruosité terrifiante car impossible à cerner.

La première partie du livre (« Transgression corporelle »), qui s’avère être une sorte de longue introduction à ce que Fabien Demangeot développera par la suite, n’est pas la plus passionnante ni la plus neuve dans son discours, l’auteur revenant sur l’appétence du cinéma de Cronenberg pour le gore, pour des excès qui sont autant de représentation symbolique de la sexualisation vide d’affects des personnages dont l’esthétique n’est pas sans rappeler celle du porno (de la frénésie sexuelle littéralement maladive des habitants de l’immeuble de Frissons [1975] aux divers orifices toujours comblés parsemant son cinéma en passant par les humeurs orgasmiques assez explicites du Festin nu [1991]) que la somatisation d’êtres à l’esprit instable et dont la fameuse scène d’accouchement de Chromosome 3 (1979) est l’exemple le plus sidérant. L’auteur nous résume également cette idée toute cronenbergienne (explicitement théorisée dans ses entretiens avec Serge Grünberg) de la « beauté intérieure », selon laquelle la beauté proviendrait de l’organique ou du corps viral qui pourrait nous habiter plutôt que de l’enveloppe charnelle. De fait, le premier tiers de La Transgression selon David Cronenberg est une sorte de digest des études déjà effectuées sur le cinéaste, mais qui a l’immense intérêt d’introduire les deux parties suivantes, elles vraiment passionnantes.

La première d’entre elles se penche sur les « Transgressions sexuelles » à l’oeuvre dans ce cinéma, livrant cette idée forte selon laquelle la sexualité y est un acte purement mécanique, virtualisé ; de fait, elle peut être perpétuellement redéfinie, prendre littéralement toutes les formes possibles puisqu’elle n’existe pas. Tout est érotisme : la maladie, l’organe, les humeurs, la mutilation, la technologie, l’objet… La démarche cronenbergienne est presque surréaliste (c’est bien l’enjeu du poème « Union libre » d’André Breton : faire de la femme un objet érotique), mais possède son envers paradoxal : si tout est érotisme (jusqu’au laid, jusqu’au trouble de l’immoralité), rien n’est érotique (même le beau, et surtout le sexuel) puisque tout est artifice. Et si rien n’est érotique, que peut-il y avoir d’immoral dans les représentations cronenbergiennes ? Là se trouve la véritable transgression de son cinéma de ce point de vue selon Demangeot, dont les pages portant sur le sommet de soufre de la filmographie du cinéaste qu’est Crash (1996) sont les plus belles de son ouvrage.

Le dernier tiers du livre portant sur les « Transgressions psychiques » a ce mérite, pour le coup hautement transgressif d’un point de vue cinéphile, de réhabiliter la dernière partie de la carrière de David Cronenberg, décriée par les puristes, considérée comme assagie alors même qu’elle est une perpétuation du cinéma cronenbergien par des moyens peut-être plus classiques (Fabien Demangeot est très convaincant lorsqu’il assimile la canne des jeux sado-masochistes de A Dangerous Method [2011] à l’objet transitionnel franchement érotisé et source d’aliénation qu’est la console organique d’eXistenZ [1999]) mais pas moins provocateurs. Le cinéma de Cronenberg a toujours eu affaire à la question cérébrale et psychique, qu’elle soit mise en rapport avec un corps accouchant (Chromosome 3), accidenté (Dead Zone [1983], ou dans une autre mesure, Crash), dédoublé (Spider [2002]). La transgression se trouve dans la possibilité de montrer la folie des personnages, de pouvoir la représenter par l’image (c’est en cela que des films baignant dans l’image comme Videodrome [1983] ou eXistenZ , ou encore filmant l’industrie qui les crée comme Maps to the Stars [2014] sont si importants), de faire du trouble de l’aliénation l’essence même du cinéma de Cronenberg, faisant de ses films des corps eux-mêmes perturbés. Dérangeants. Transgressifs.

La Transgression selon David Cronenberg, ouvrage aussi concis que précis abordant l’oeuvre du réalisateur canadien par le lieu commun pour le mieux analyser de façon neuve et originale et en embrasser les aspects capitaux, est un ouvrage qui intéressera autant le néophyte découvrant le monde du maître canadien que le connaisseur plus pointu qui pourra revoir cette filmographie sous un angle finalement assez neuf. Bref, c’est ce qu’on appelle un excellent essai de cinéma.

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A propos de Michaël Delavaud

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