Marie Plassard – « Spleen »

Signée au sein du label SPKTAQLR fondé par Oumar Samaké, jusqu’à lors essentiellement focalisé rap avec des têtes d’affiches telles que Dosseh, Dinos et Lacrim, Marie Plassard s’est rapidement imposée comme une artiste à suivre de près. Mise en lumière après son apparition en featuring sur le morceau No Love de Dinos au moment de la sortie de Taciturne (Novembre 2019), la curiosité et l’attente autour de ses débuts en solo n’auront cessé de croître au cours de l’année 2020. Au mois de mars était dévoilé le single, Ivre (suivi de sa version acoustique quelques semaines plus tard) donnant de premiers éléments de réponse quant à la couleur musicale de son univers. Titre co-écrit avec l’auteur de Stamina, produit par BBP (derrière plusieurs sons emblématiques de PNL tels que Naha, Onizuka, La Misère est si belle, Zoulou tchaing… mais aussi N. J Respect R et Tueurs de Damso, Selfie de Vald), où sa voix douce et envoûtante alternait des couplets délicatement acérés et un refrain littéralement enivrant. Un deuxième extrait sort ensuite au cœur de l’été (Dans mes rêves) tandis qu’un troisième, l’étourdissant L’Amour meurt en décembre, accompagné pour l’occasion d’un très beau clip, apparaît dans les dernières semaines de 2020. Aux confluents des genres, se dessinait à travers ces trois morceaux, un projet qui échappe aux étiquettes faciles, à la fois introspectif et accessible. Du haut de ses vingt-quatre ans, la chanteuse parvient à mélanger harmonieusement chanson française, pop et R&B, sur des sonorités inhabituelles (parfois proches des beats rap) tout en affirmant une identité personnelle. Ainsi, l’annonce de la sortie d’un premier EP intitulé Spleen, dès le mois de Janvier 2021, se présentait comme l’occasion idéale pour conforter ces premières impressions très positives.

Odyssée sentimentale composée de huit pistes et d’une durée inférieure à trente minutes, le projet témoigne d’une cohérence thématique totale, mais aussi d’une maturité artistique précoce, tant sur le plan de l’écriture que de l’ambition musicale. L’unité de l’ensemble se confronte à des explorations sonores multiples et diversifiées, évitant tout sentiment de redite, toute baisse d’intensité potentielle. Dès l’ouverture sur Bah ouais et ses notes de piano minimalistes, Marie Plassard dévoile ses fêlures (« Oh, baby, j’crève à l’idée qu’tu règnes, oh / Décidée, j’sais qu’ça n’en vaut pas la peine ») peu avant d’affirmer immédiatement une certaine lucidité doublée de dureté (« Tu voyais pas ma lassitude, aveuglé par l’habitude / Tu m’parlais mal, comme ta petite pute »). La mélancolie omniprésente sur l’EP se nourrit d’un champ lexical direct, oscillant entre les langages soutenus et familiers avec la même aisance, naviguant entre la métaphore (« L’amour hiberne tout l’hiver ») et la référence ultra contemporaine (« Le feu réchauffe la vie / Netflix remplace ce vide »). Cette sensation de pluralité, de recherche de contrastes qui imbibe Spleen du début à la fin, trouve ses plus belles expressions sur Itinéraire d’une larme et In Extremis. Le premier se pose en déclaration d’amour aussi flamboyante ( « Si on s’aime et qu’c’est tout plat, dis-moi, est-ce qu’on s’aime ? / Si tu sais que j’suis coupable de la pire scène, de choses obscènes / Est-ce que tu me suis ou me laisses seule ? ») que déchirante ( « J’ai besoin de toi, de tes câlins, de tes baisers, de nos matins / J’ai besoin de nous, de ton amour, je veux tes mains entre mes mains / J’veux voir tes yeux couleur émeraude me dévorer, toucher ma peau »), soutenu par une interprétation sensible, épatante de précision. La frontière poreuse entre le rap et le chant dans les couplets trouble, tandis que le refrain nous émeut par sa propension au lâcher prise, sa sensibilité à fleur de peau transcendée avec pudeur. Le second surprend davantage par les sonorités qu’il invite en cours d’écoute, telles que ses notes synthétiques à l’effet presque « impur » en comparaison justement à la pureté de sa voix, contrariant toute idée de recette ou de facilité dans la construction du morceau.

« J’me perds, j’me perds, j’me perds dans mes sentiments » peut-on entendre au refrain puis l’outro de L’Odyssée, ultime piste du projet. Une façon de conclure tout en résumant synthétiquement les sensations ressenties au cours de l’écoute, ainsi que donner l’envie de s’y replonger rapidement, afin de s’y perdre de plus belle, d’en percer les mystères, découvrir les secrets dissimulés. Nourries aux influences diverses (du rap français actuel au R&B du début 2000, en témoigne l’hommage au Walking Away de Craig David sur Dans mes rêves), Marie Plassard apparaît déjà affranchie et détachée de ses référents, ancrée mais certainement pas figée dans son époque. Les questions qu’elle se pose et problématiques qu’elle aborde ne se limitent jamais à un simple instantané, elles transpirent au contraire d’un désir d’universalité, d’ampleur et en fin de compte d’intemporalité. Spleen, premier volet d’une trilogie annoncée, est à la fois parfaitement abouti en tant que tel et un point de départ qui nous rend impatient quant à la suite, dont on ignore les contours (continuité ? évolution ? révolution ?). En tout cas, il révèle et impose à coup sûr une artiste de talent, qui semble avoir toutes les cartes en mains pour se faire une place de choix sur l’échiquier d’une chanson hexagonale qui n’a plus peur de débrider ses horizons musicaux.

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