Sur le papier, un plan-séquence d’1h20 en met toujours plein les yeux. Après, tout dépend du traitement qui en est fait… Bury the Devil a lieu dans la maison isolée d’une dame âgée (Evelyn) qui reçoit à domicile les traitements d’une nouvelle infirmière (Julia). D’abord, Evelyn n’arrête pas de se relever après s’être couchée. Puis, Julia commence à ne plus sentir très à l’aise avec les bruits bizarres qu’elle entend et les signes cabalistiques qu’elle découvre un peu partout. L’arrivée menaçante de Randall, l’ex-mari d’Evelyn, va envenimer les choses et mettre au jour une dangereuse possession démoniaque. La peur liée à la vieillesse et à la perte d’autonomie n’est pas une nouveauté – en témoignent Abuela de Paco Plaza et Relic de Natalie Erika James, ces dernières années – et l’ambition que ce (faux) plan-séquence augurait dans Bury the Devil s’avère complètement dénuée de contenu et surtout de maîtrise. À aucun moment le dispositif ne se justifie, et pire, se perd dans sa propre vanité pour se muer en contrainte technique plutôt qu’en une force d’évocation visuelle. À quoi bon ?

Le problème vient déjà des acteurs, presque trop impliqués, dans une histoire où l’ambigüité aurait dû être le nerf de la guerre. Le surjeu sort du film, donne une distanciation malheureuse au récit, ridiculise l’intimité du huis-clos. Ensuite, la caméra se cantonne en général à suivre Julia dans les couloirs et les escaliers de la maison, puis à attendre qu’il se passe des choses… sauf qu’il ne s’en passe que très rarement. Une impression de remplissage (qui voudrait se substituer à un mécanisme de montée de la tension) transpire donc trop souvent. Adam O’Brien ne distille que rarement la temporalité du direct dans le sens de l’écriture, elle-même indigente. Tout ne semble converger que vers une fin évidement grand-guignolesque, censée donner de quoi nous sustenter (pour rattraper ce qui a précédé) alors que nous sommes déjà morts d’ennui. La lumière et le jeu de piste des symboles dans la maison auraient pu nous réveiller, mais c’est bien peu pour cette coquille vide, en compétition, qui aurait sans doute eu un impact plus conséquent en court-métrage.

Bury the Devil © Brainstorm Media

La possession acquiert des allures collectives dans Sleep No More (Mondivision), sur fond de burn-out. Suite au suicide de leur mère dans une usine indonésienne de perruques, deux jeunes femmes, Ida et Putri, se mettent à y travailler afin de rembourser les dettes dont elles ont hérité. Elles se rendent alors compte que de précédents employés accros aux heures supplémentaires à outrance ont eu les mêmes comportements, et que la série noire n’est pas près de se terminer. Nous sommes d’emblée frappés par la normalisation du fantastique dans le référentiel des personnages : le demi-frère Bona a les membres qui repoussent dès qu’ils sont tranchés, et il est tout à fait accepté que chaque corps soit un réceptacle potentiel pour un démon. L’étrangeté n’est donc plus un ressort dramatique, mais un pré-requis du monde qui déroule ses particularités devant soi. L’unique point sensible qui fasse aussi tiquer Ida et Putri est le culte de la personnalité que leurs collègues vouent à la directrice et aux supposés bienfaits de la vie ouvrière. Il faut dire que Sleep No More file l’aspect social de son sujet avec beaucoup de justesse.

En effet, la quête d’Ida et de Putri ne cherche pas à interroger la véracité des faits de possession, mais à en documenter l’origine. Les soupçons se tournant vers la directrice, l’enquête visera à trouver des preuves (plus ou moins tangibles ou rationnelles) de sa culpabilité. Ce qui émeut dans la démarche du réalisateur Edwin, plus coutumier des drames que du film de genre, c’est à quel point l’empathie pour les opprimés lui importe. L’atmosphère dystopique de la vie en communauté sous le joug d’une patronne surpuissante ouvre la voie à une interprétation basée sur la parole des victimes. De ce fait, la déambulation dans l‘usine, peuplée de membres de mannequins comme autant de carcasses d’âmes soumises à un management inhumain, en dit long sur le lourd héritage psychologique de ces travailleurs. Malheureusement, la partie horrifique ne consiste qu’en une répétition de séquences similaires, et la « bête » ne parvient pas à être aussi terrifiante que la composante sociale qui a longtemps infusé. Nous peinons finalement à comprendre l’intention d’Edwin d’en avoir trop montré, et on regrette que certains personnages (à l’instar du demi-frère Bona) n’aient pas été exploités jusqu’au bout, sans compter que le montage n’appelle pas au développement des scènes, et que chaque idée ne devienne qu’une porte laissée ouverte avant de passer à la suivante.

Sleep No More © 2026 Palari Films

On reste en Indonésie (et en sélection Mondovision), avec Ikatan Darah de Tata Sidharta. Là, ce sont des dettes de jeu et des liasses de billets volées qui poussent Bilal et sa sœur Mega, ancienne championne d’arts martiaux, à se défendre contre les gangs surnuméraires qui les pourchassent. Nous y allions pour la castagne, et nous sommes plutôt très bien servis sur ce plan-là. Au couteau, au sabre, à la disqueuse meuleuse, au poing ou à la barre de fer, les chorégraphies sont finement menées, toutes configurations confondues, dans un festival de coups propice aux excès bien bourrins. On aurait tort de s’en plaindre, puisque la chair, le sang et la douleur s’imposent en moteurs de l’action, sur un système de « rencontres » successives, de difficulté graduelle. La peau déchiquetée et les yeux gorgés de haine trahissent le fait que chacun a bel et bien mal et travaille à sa survie de la dernière chance au temps t.

Nous pouvons cependant paradoxalement reprocher au film sa générosité, dans tous les endroits qu’il balaye de son geste frénétique et dans les différents registres qu’il souhaite toucher du doigt pour contrebalancer la violence. Nous apprécions particulièrement que Tata Sidharta tienne à conserver une identité indonésienne à son long-métrage plutôt que de céder à l’uniformisation internationale – la fuite dans les ruelles d’un quartier à flanc de colline figure parmi les réussites les plus indéniables du film –, or la diversité des décors ne compense pas la répétitivité des combats. Là où le bât blesse, c’est entre deux scènes de bagarre, quand le tire-larmes fonctionne à plein régime, plutôt que d’assumer à fond la carte des arts martiaux. Ce n’est certes pas ce qu’on lui demande, mais Ikatan Darah (qui reste un divertissement bien ficelé) en pâtit sur la longueur, puisque la mise en scène, trop littérale, ne fait pas assez confiance à la signification intrinsèque des combats quant à la loyauté et les liens familiaux.

Ikatan Darah © Uwais Pictures

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A propos de Thibault Vicq

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