Festival Venise 2026 – « Les Indes » de P. Julier et N. Chapoulier, « 15/18 » de C. Kahn, « Wild horse nine » de M. McDonagh et « Too Much Sugar » de R. Green

« Les Indes » de Pauline Julier et Nicolas Chappoulier (section Giornate degli Autori)

La Cour d’Espagne doit sceller son alliance avec la France par un mariage. Un jeune noble est chargé de rapporter à Louis XIV le portrait de l’infante d’Espagne qui lui est destinée. Dans cette quête impossible, le jeune premier à la peau laiteuse se fait passer pour un paria. L’Occident est alors en proie aux révoltes et la noblesse est châtiée. Pour l’accompagner dans cette traversée, il y a Jehan, interprété par le colosse Raphaël Thiéry, et Antoine, interprété par Lazare Minoungou, un muet à la force silencieuse. Tous trois vont tenter l’impossible : traverser un vieux continent à feu et à sang, en pleine Révolution. Puis naît le fantasme. Celui d’un autre possible, d’une terre fertile, généreuse, pacifiste : les Indes. Une chimère qui fait rêver le jeune noble Alejandro. Il y a donc le rêve, l’ailleurs, et, face à lui, la cruauté du réel : les hommes et leur invariable propension à tuer, piller, exterminer. Premier long-métrage du duo de réalisateurs suisses, Les Indes est une confrontation des mondes. D’un côté, une nature que l’on admire et qui finit par se refermer comme une plante carnivore sur ceux qui l’habitent ; un rêve d’évasion matérialisé par des cartes, des peintures, un livre d’histoire. De l’autre, la réalité, où la violence devient la seule monnaie d’échange entre déserteurs, pilleurs et voyageurs s’inventant un avenir. Mais ici, la trajectoire est implacable. Les hommes sont jugés à leur juste hauteur, tout en bas d’un monde-tueur, exterminateur de destinées. Et pendant qu’ils s’entretuent, la noblesse, elle, s’occupe de ses jardins à l’anglaise. Car Les Indes porte aussi cette violence insupportable : celle d’une chair réduite à l’abattage face à une autre, protégée dans les salons préservés. Deux mondes qui ne se rencontrent jamais, sinon dans l’écrasement du premier par le second. Ce qui frappe, dans cette quête à la mission pourtant claire, c’est finalement le caractère presque anecdotique de sa destinée. Le portrait de l’infante finira, comme tant d’autres, dans un grenier poussiéreux. Entre-temps, des hommes se seront éteints dans la plus pure des futilités.

« 15-18 » de Cédric Kahn (Compétition)

Il est le tout premier émoi fort de cette 83ᵉ Mostra de Venise. Cédric Kahn frappe fort avec cette pénétration dans le service de pédopsychiatrie d’un hôpital public avec des 15-18 ans, service appelé communément 15-18. Car Kahn ne fait pas que décrypter la souffrance adolescente, il la pénètre en sa chair, il vient sans détour filmer la détresse de ces destins brisés par des entourages malveillants, violents, pédophiles, des parents, des proches, des frères qui ont fait plonger, par leurs monstrueux comportements, ces jeunes adolescents dans les abysses de la souffrance, générant chez eux dépression, violence, conduites à risque et dépendance. Mais ce ne sont pas que des visages, ce ne sont pas que des corps, mais des vies, des noms, des histoires singulières. Chacun ayant sa propre sensibilité, ils y répondent donc chacun avec sa propre singularité, chacun ayant son propre moyen de défense, eux qui sont piégés dans l’engrenage de la douleur, abandonnés pour la majorité par leurs proches, réduits à la survie dans ce centre hospitalier en refuge, comme une ultime et dernière chance pour guérir, et resurgir de l’obscurité. Mais comme le dit en ouverture un jeune interne qui débarque dans le service, « il y a plus de vie chez les adolescents que chez les adultes ». Et c’est encore là que Kahn a tout juste, car malgré l’apathie générée par la dépression, de la vie jaillit, de l’espoir de pouvoir encore se réinventer à travers la guérison. Et même si les temps sont rudes, la parole parfois cadenassée, le travail de fourmi hospitalier arrive peu à peu à briser l’engrenage du silence et de la souffrance mutique. Les adolescents, à leur rythme, s’ouvrent, se reconstruisent dans un cadre non jugeant, sans moralisation, mais habité par un unique objectif, celui de réhabiliter cette jeunesse qui pourtant a parfaitement conscience de ses propres troubles. C’est aussi ce qui marque : l’intelligence, l’immense sensibilité de ces adolescents qui évoluent en pleine conscience de leurs peines, de leurs limites, de leurs troubles, mais aussi de leurs forces uniques. Dans sa dernière partie, Kahn décide de réorienter le film vers un destin individuel, celui d’Eloïse, cette jeune fille violée à 12 ans et qui, peu à peu, va trouver le courage inouï de s’ouvrir à la libération de sa parole. Là encore, l’émotion est partout, envahissante, saisissante. Les quelques notes de piano de Max Richter habitent ces espaces neutres hospitaliers, les corps ont alors tendance à se rapprocher, à s’entraider dans une homogénéité d’un don à l’autre magnifié. 15-18 émeut au cœur, mais sans jamais outrepasser également sa distance et sa pudeur. Il touche, certes, mais révolte aussi : tant de vies brisées par des familles immorales et destructrices, ces enfants sont piégés au milieu de l’horreur et de l’angoisse, éponges à tourments, véritables martyrs contemporains des agissements de ceux qui sont censés les protéger. On ressent donc autant d’indignation que de profond respect pour ces psychiatres, infirmiers, accompagnants, dédicaçant une grande partie de leur vie à la santé mentale de ces jeunes qui, et on ose l’espérer, ont encore un Monde à vivre, un futur à réécrire.

« Wild horse nine » de Martin McDonagh (Compétition)

Comme dans son précédent long-métrage (Les Banshees d’Inisherin), McDonagh installe un contexte (la prise de pouvoir d’Allende au Chili face à la réponse de la CIA américaine pour le désarçonner et préparer le coup d’État pinochetiste) pour nous parler de nouveau d’amitié, une amitié également contrariée, un amour-haine qui suinte à la fois le respect mais aussi l’agacement, le tiraillement légitime d’un homme vieillissant, en roue libre (Chris, interprété par John Malkovich) face à un agent en pleine activité et surveillé par sa direction (Lee, interprété par Sam Rockwell). Dans ce face-à-face drôle et empreint d’un jeu rhétorique ciselé, l’on comprend qu’un autre enjeu assombrit la relation, la mort certaine et prochaine de Chris, touché par un cancer en phase terminale. Face à la fin, sa réponse est à la fois l’honnêteté la plus totale (il avoue le coup d’État de Pinochet à venir), la liberté de vivre ses ultimes heures (en partant sur l’île de Pâques), et surtout de mourir quand et où il l’aura décidé. Mais là où Wild Horse Nine ne trouve jamais son rythme, c’est qu’il veut tout être à la fois, un regard introspectif sur une fin de vie, ses regrets éternels et sa quête légitime d’apaisement, mais aussi une comédie grinçante et provocante (les monologues supracapitalistes et détestables de Chris). À vouloir faire rire, et pleurer, interroger tout en maintenant une légèreté, le film finit en plus de cette confusion pesante se perdre également dans un imbroglio d’actions accessoires. Il y avait pourtant là tout le terreau pour faire vivre chez Malkovich une émotion de finitude bien plus engagée et une possible forme de rédemption de sa vie meurtrière (et ses 68 assassinats enregistrés). Rockwell semble lui aussi écrasé face au surjeu de Malkovich, et n’arrive non plus jamais à trouver le juste équilibre en face des pitreries de Chris. Il y avait aussi la possibilité d’instaurer une forme de spiritualité avec les têtes Moai de l’île de Pâques. Mais à part la connexion entre Chris et des chevaux sauvages, il n’en sera rien non plus. Wild Horse Nine est donc gentillet, faussement provocateur, il brasse beaucoup – comme le jeu de Malkovich, pour en dire si peu. Dans la veine d’un Tarantino réinventant l’histoire dans Once Upon a Time in Hollywood ou Inglourious Basterds, McDonagh s’y met aussi avec le meurtre de JFK. Là aussi, l’effet de manche fait un plat, et n’arrive jamais à faire décoller cette honnête production qui s’imaginait bien plus corrosive qu’elle nous en paraît. Et malgré tous ses efforts, surtout par son écriture et quelques twists de narration, Wild Horse Nine reste finalement bien trop sage.

« Too much sugar » de Robert Green (section Orizzonti)

L’originalité et tout l’intérêt de ce documentaire américain tourné dans le Missouri, c’est que le sujet est le cinéaste lui-même. Aidé par Robert Green, le tournage est bien à la main de Ryan Holliger et de son ami AccRite, deux hommes qui n’ont jamais connu leur père et pour qui la paternité est un pion essentiel de leur équilibre vital. Les deux hommes ont fait des années de prison, mais désormais sortis de la tourmente, ils veulent délivrer la bonne parole à leur progéniture. Et là où Too Much Sugar fonctionne très bien, c’est que vont venir interférer avec la réalité des séquences de fiction, des films inventés et créés de toutes pièces par les membres des deux familles, créant ainsi un décalage certain entre réel et fictif, entremêlant le vrai et le faux jusqu’à confondre et distendre les réalités. Il y a notamment cette séquence lunaire d’un faux mariage où Ryan demande pardon à sa femme pour ses outrages passés, mais intégré à une séquence de fiction, la déclaration est purement mensongère. Scène suivante, un déménagement, celui de sa femme qui vient de le quitter. Mais au-delà du procédé amusant, le documentaire ne fait absolument pas que dépeindre le milieu ouvrier de ce petit village américain de Moberly, il ne joue pas non plus le zoo humain à scruter le prolétariat à la loupe grossissante, il raconte l’exceptionnel dans l’ordinaire, ce Ryan ayant 6 enfants avec 5 femmes différentes, le décès récent du fils d’AccRite, la vie familiale, les rêves des uns, les angoisses des autres, Too Much Sugar vit, et laisse toute sa place à l’à-peu-près, aux révélations impulsives, aux crises existentielles féroces, mais aussi aux anecdotes routinières. C’est un peu le bordel, assez foutraque, mais au fond, joyeux, humain, et rempli de bienveillance. Et malgré la galère et la souffrance, le rire n’est jamais loin, l’autodérision en sanctuaire, et le bonheur simpliste d’une famille quintuplement recomposée qui ne cessera jamais de s’aimer. Par la singularité de son procédé, et cette énergie communicatrice, Too Much Sugar s’avale comme une grosse montagne de chantilly bien digeste et sucrée.

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A propos de Pierig LERAY

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