Festival Venise 2026 – « Falling House » de M. Gharaei, « Jupiter » de A. Smia & « Mr Nelson, Did you kill people ? » de S. Tsukamoto

« Falling House » – Mohsen Gharaei (section Orrizonti)

Première du jour, première de cette Mostra de Venise 2026, Falling House trace sa route dans la lignée du cinéma contestataire iranien, celui de Mohammad Rasoulof ou de Maryam Moghadam, une contestation non pas frontale du régime, mais plutôt par le biais d’un quotidien contaminé, d’un quotidien infiltré par le poison totalitaire, cette paranoïa du contrôle qui vient peu à peu transformer les hommes en monstres, la bonté en perversité, l’amour d’un père pour sa fille en une haine déshumanisante. Rashid est gardien de prison à Téhéran, la suspicion est double sur ses épaules : du côté du directeur du centre pénitentiaire qui l’imagine mêlé à la disparition d’un détenu récemment évadé, et de l’autre, un doute plus pernicieux, celui de sa propre famille et des camarades de classe de ses filles qui le voient comme un bourreau exécutant du régime. Dans cette pesante torpeur, une autre nouvelle pèse sur ses épaules charnues, sa maison sera bientôt détruite pour laisser place à une autoroute. De retour chez lui, il va rapidement découvrir le projet secret de sa fille, mais toujours soutenue par sa femme, celui de partir d’ici quelques jours en Turquie pour poursuivre son rêve d’être mannequin. Par la fragilité de sa situation, aveuglé par la propagande islamiste contre la libération des femmes et corrompu par la honte de voir sa fille s’exposer en photo et quitter le nid familial, Rashid s’effondre dans la violence et la perte absolue de contrôle : il décide d’enfermer sa famille, sa femme et ses deux filles, dans deux chambres distinctes, il réincarne son monde professionnel à sa maison familiale, et devient ainsi le gardien de cette nouvelle prison. Et rien ne l’arrêtera, pas même cette maison qui peu à peu s’effondre, ces cris de rage, puis de pleurs de sa famille, cette détresse qui hante ses murs peu à peu ravagés, rien n’y fait, Rashid souhaite les garder sous clé pour éviter que sa fille s’échappe prendre cet avion pour la Turquie. Il y a malheureusement dans cette démonstration de force une mise en scène sur-appuyée qui nous en dit bien trop, Gharaei suit bien les traces de ses grands maîtres iraniens, mais contrairement à eux, il manque de finesse, et surtout, de distance poétique sur la gravité des situations vécues, si caractéristique du cinéma iranien. Falling House est insistant, pesant, alterne les séquences percutantes et celles bien trop accessoires, il tire en longueur, cherche son souffle, et finit presque par épuiser. Comme le cinéma roumain sait parfaitement le faire, l’iranien connaît aussi toutes les clés pour plaire aux festivaliers, Falling House est de cette trempe du film festival, pseudo coup de poing, qui cherche à marquer les esprits par une quête insensée de twists scénaristiques. Le film pâtit également par des interprétations mineures, les acteurs ne sont pas à hauteur des enjeux, leurs répliques sonnent souvent fausses, et l’intensité de leur jeu se fond dans un amateurisme problématique. Quelques séquences restent interpellantes, mais cette fois-ci dans le bon sens du terme (le visage de la jeune fille marquée par son évasion, ces deux portes closes de la maison, le poids du cancer, la folie quasi irréelle du père, le corps amaigri de la fille,…). Falling House n’aura donc pas le privilège de nous emballer, trop limité par sa force démonstrative caricaturale qui malheureusement empiète sur la portée symbolique du film, et son message implacable sur la vie à Téhéran.

« Jupiter » de Alexandre Smia (Hors-compétition)

Il y a d’abord l’aplomb d’un homme, une stature qui en impose, qui domine. Denis Ménochet est le nouveau Président de la République française. Mais à peine ses fonctions prises, une crise géopolitique explose sur fond de guerre entre la Russie et l’Ukraine. Des choix cruciaux vont devoir être pris, et lui, l’homme seul responsable de millions, va devoir y faire face. À ses côtés, un florilège d’acteurs français de haute volée (Dominique Blanc, André Dussollier, Jérémie Lopez, Ella Rumpf ou encore Reda Kateb) qui tentent d’influencer la bête lancée désormais à pleine balle dans les abysses du chaos. Car si Ménochet est par son physique massif le stéréotype du dominant intouchable, on le voit, dès une première séquence d’ouverture, s’effondrer, en apprenant le décès de sa fille, un fil conducteur décisif dans la compréhension de la suite de ce Jupiter. Car rapidement, une décision s’impose : l’escalade nucléaire ou la voix pacifiste mais potentiellement qualifiable d’aveu de faiblesse. Et dans une tension tenue, un rythme écrasant, une musique invasive, Smia prend des airs de Bigelow (A House of Dynamite) et pousse le curseur vers le déraisonnable et la distorsion de réalité. Car le Président Archambault se voit comme habité d’une mission, se fantasme en sauveur de l’humanité (alors qu’il en prend les airs de fossoyeur), contaminé d’un délire égomaniaque de roi des Hommes, seul à décider du sort du reste de la planète. Et là où Smia tombe juste, c’est par sa capacité à montrer l’invraisemblable responsabilité d’un seul homme, un homme logiquement atteint de cicatrice incurable, et forcément influençable par son passé. Ménochet est évidemment remarquable car il arrive à trouver par son visage tremblant la fêlure dans la brutalité de son personnage. La mise en scène est, elle, implacable, redoutable, la poitrine s’écrase et l’on y est, cloisonné, dans ce QG de crise, les idéologies deviennent des décisions, les décisions des condamnations. Jusqu’à la mise à mort, et le destin d’un monde foudroyé par la folie d’une poignée. C’est finalement sa dialectique apocalyptique qui impressionne le plus, et Smia malgré un budget d’allure limité et son quasi huis clos se met aisément dans la roue de plus grosses productions américaines d’action du genre. Jupiter paraît même un brin court en prenant des allures télévisuelles (24 heures chrono) ; on aurait même pu croire au premier épisode d’une nouvelle série, un compliment qui peut ici se retourner contre cette production à l’esthétique, il est vrai, plutôt neutre. Il y a en tout cas à parier que Jupiter fera parler de lui à sa sortie prochaine en salle, et pour des raisons plutôt louables.

« Mr Nelson, Did you kill people ? » de S. Tsukamoto (Compétition)

Chez Tsukamoto, les corps et leurs conséquences ont un rôle décisif, et ce, dès Tetsuo, son premier long-métrage en 1989. Le corps est un élément identitaire, un élément de libération, une archive, une mémoire indélébile, il est aussi un poids, et une souffrance (Tokyo Fist, Kotoko). Puis l’impact de la guerre et de la destruction devient une obsession (Fires on the Plain, Shadow of Fire). Dans son nouveau long-métrage, Mr Nelson est un marine américain, une histoire vraie, un homme revenu du Vietnam et sombrant dans un stress post-traumatique le marginalisant, il vit seul dans une maison abandonnée avant qu’un coup du destin bouleverse sa vie. Il rencontre une ancienne camarade de classe, enseignante, qui lui propose de venir témoigner dans sa classe sur son expérience traumatisante au Vietnam. Il refuse d’abord, puis accepte. Va s’ouvrir alors devant lui, et nous, ses mémoires brutales des massacres, des assassinats de la population civile, des horreurs inavouables qu’il réussira peu à peu à concéder, et à avouer : en public, mais aussi en privé auprès de son psychiatre qui joue ici un rôle capital sur sa capacité à avouer ses plus sombres secrets, et enfin faire face à ses comportements les plus abjects. Avec cette question incessante, redondante, qui hante Mr Nelson, « Why did you kill people ? ». Dans cette esthétique vulgaire et agressive, la colorimétrie teintée d’un orange particulièrement déstructurant (rappelant l’Agent Orange de la guerre), Tsukamoto décide d’étaler la violence, les massacres, les corps implosent, se décharnent, ils sont inlassablement pénétrés de balles, la mort est partout, et si au départ elle choque, elle devient pour Mr Nelson une banalité du quotidien. Tout comme tuer, tuer devenant une tâche routinière, un geste automatisé, l’éradication de villages entiers, l’assassinat de sang-froid de familles, d’enfants, de personnes âgées et sans défense, purement trivial. L’ennemi est déshumanisé, il n’est plus qu’un corps qu’il faut faire disparaître.La brutalité du son, la répétition de ces cauchemars réalistes, la redondance de ces interrogations introspectives épuisent, Tsukamoto ne cesse de rabâcher, d’appuyer, Mr Nelson, lui, se bat face à ses souvenirs qui le hantent, à l’invraisemblable violence d’une vie noyée dans la mort, la destruction, l’annihilation de l’autre, une vie où l’humain n’est plus, une bestialité qui le condamne à errer, et espérer guérir. Mais il y a évidemment bien d’autres manières de filmer le parcours d’un PTSD, et ici, la finesse n’est pas de rigueur dans ce pétulant concours de violence et de larmes qui coulent. Le film à l’esthétique presque ringarde et poussiéreuse, où tout y est montré, exposé, dépecé, finit par épuiser, et là où il voudrait choquer, il se remplit peu à peu de dégoût et de fatigue, Tsukamoto rabâche, Mr Nelson erre lui aussi dans ces limbes de l’horreur, sans retenue, sans distance, le cœur sanguinolent à la main, le corps ratatiné par ses souffrances. Et il faut, à plusieurs reprises, souffler, respirer, pour reprendre un souffle écrasé par tant de démonstratif, un film qui éreinte, et qui finit vraiment par nous abandonner.

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A propos de Pierig LERAY

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