Pour cette seconde journée cannoise, on commence avec Quelques mots d’amour de Rudi Rosenberg (Un Certain Regard). Parfait prototype du film du producteur satisfait, ces Quelques mots d’amour sont une entreprise rondement menée avec une jolie performance canine, un revival nostalgique des années 2000 (Star Academy, MSN et le divan de Michel Drucker) et de la vanne bien aiguisée. Le seul problème, c’est que derrière cette identitaire question de l’absence paternelle plane un sérieux doute d’authenticité, tout semble trop pensé, trop calibré, une machine à succès qui n’arrive jamais à exister par sa singularité propre. Ce qui est d’ailleurs troublant, c’est que le film qui ne cesse de rabâcher cette quête d’identité en est, lui, totalement dénué : la présence de Netflix au générique d’ouverture en est-elle un signe ? Ou plutôt un symptôme ? Peut-être, en tout cas, et malgré, on l’imagine, tout le cœur que Rosenberg a mis dans son film avec une multitude d’anecdotes personnelles, il manque au final du cœur à cet amour maternel, Hafsia Herzi, mal dirigée, semble avoir été posée en name-dropping sans l’engagement qu’elle a pu mettre dans ses précédents films. Tout ça donc sent fort l’entourloupe, malgré les rires généreux qui s’en dégagent et une forme de bonhomie pas si désagréable. Et pourtant, le film file et s’enferme peu à peu dans une automatisation lisse de mise en scène qui ne dégage plus grand-chose, et l’on se détourne, un peu honteusement, du destin de cette fille et de sa mère. Et puis sur sa thématique de la lubie du parent absent, il y avait bien d’autres états à décrypter que celui de la fascination, bien plus de strates à percer, investiguer sur le manque de repères paternels, tout reste de surface et s’accointe idéalement à sa forme lénifiante. En étant dur, l’on pourrait pratiquement parler de produit marketé.

On enchaîne avec de la Compétition officielle et le grand retour de Pawel Pawlikowski avec Fatherland. Après 8 ans d’attente et Cold War, prix de la mise en scène cannoise en 2018, le réalisateur polonais signe un retour fracassant avec un format court (1h20), concis, et saisissant. En si peu de temps, il ne fallait évidemment pas s’attendre à un biopic de Thomas Mann, encore moins à une forme introspective fouillée, et archi détaillée. Non, ici Pawlikowski utilise ce Grand homme à la posture écrasante, ce dominant intellectuel qui est fêté partout où il séjourne, pour marteler la violence anesthésiante de la souffrance, de la guerre, du déracinement, là où le savoir, les mots, la littérature font grandir, mais où l’émotion s’étouffe, se tue et s’éteint. Mann, et l’impressionnante prestation du comédien allemand Hanns Zischler à travers lui, est un roc invincible, une prestance remarquable, un homme respecté d’Est en Ouest du pays, lui qui se permet de recevoir les honneurs de part et d’autre de la frontière intérieure allemande. Mais là où Pawlikowski nous emporte, c’est par sa capacité, finement, à faire émerger l’humanisme d’un corps devenu un bloc culturel et représentatif. Et pas par n’importe quel moyen, par le lien sacré et existentiel du sang : par l’amour de sa fille Erika, qui l’épaule jour après jour, et par la disparition de son fils Klaus. Une disparition qu’il méprise d’abord, traitant son fils de toxicomane suicidaire, puis de deux scènes majestueuses (l’enterrement, et la conclusion sous les notes d’un orgue) naîtra alors la libération, celle d’un corps affaissé, d’un visage enfin démasqué, d’un être enfin vivant. La forme très mathématique est pourtant dénuée de tout mécanisme pompeux, son esthétisme d’allure austère contrecarre avec l’émergence d’une émotion profonde et bouleversante. Fatherland est bien le premier réel coup de cœur de cette nouvelle édition cannoise.

Un mastodonte cannois en approche, et le dernier film d’Asghar Farhadi, Histoires Parallèles. Avec une Isabelle Huppert toujours au firmament du jeu et de la nuance, comme se perdre pour Farhadi, il suffit de la laisser naviguer, errer dans cet appartement en romancière démente et bordélique pour remporter les faveurs. Mais il n’y a pas que Huppert, il y a aussi lui, et son talent certain à entremêler fantasme, réalité, fiction et projection dans un bal fort agréable de jeux de faux-semblants. Et de son montage soigné, et sa mise en scène joueuse sans jamais cabotiner, il nous emporte aisément dans cette nasse épaisse, ces fils qui s’entremêlent, ces romances, histoires vraies et inventées qui se confondent. Mais Farhadi, pauvre de lui, cantonné à son étiquette cannoise, ne pouvait pas s’arrêter là, et se devait forcément de faire avec ses Histoires Parallèles un film à sujet. Et c’est là qu’il se perd, c’est là qu’il nous perd, lorsqu’il embrasse avec un aplomb de pacotille les conséquences du viol chez cette femme désirée, fantasmée (interprétée par Virginie Efira). Car le film prend alors une toute autre tournure, lourde et démonstrative, et Farhadi ne peut alors s’empêcher de tartiner un discours féministe masculinisé. À l’image d’un Vincent Cassel empêtré dans un jeu maladroit, un Niney tristement plus drôle qu’inquiétant, ou encore un Adam Bessa transformé en immigré faussement malveillant. Reste donc la reine Huppert, mais qui, à force que le film s’effondre, disparaît de l’image. Il y a donc avec Histoires Parallèles ce goût amer d’un Farhadi voulant trop faire son Farhadi dans la course à la Palme, et dénaturant la promesse de sa première heure enlevée et franchement passionnante.

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