Même si Vie et mort d’un cycliste amateur est annoncé comme un « poème », la singularité de l’ouvrage le rend assez inclassable. Certes, ce récit (auto ?)biographique d’un jeune garçon passionné de vélo et de sa famille vivotant dans la région de Limoges se présente sous une forme versifiée mais les vers qui le composent sont libres et désarticulés, se réduisant souvent à un ou deux mots :
« on habite à
Grouillon
un village avec
un collège
une piscine
un cinéma
une boîte de nuit
et un marché
aux bestiaux
réputé jusqu’
à Limoges / »
La poésie est ici réduite à une épure, à un prosaïsme qui dessine le contour de vies minuscules aux horizons bouchés. Denis Bolet, probable alter-ego de Jérôme Bertin, est le narrateur de cette épopée sans héroïsme. Un petit garçon à qui son grand-père a inoculé la passion du cyclisme. Avec une économie de moyens remarquable, l’auteur décrit le quotidien sans joie de ce personnage et de sa famille : les difficultés scolaires, l’environnement hostile à toute forme de culture (le frère qui aime les livres est marginalisé), les amourettes pathétiques… L’existence suit son cours (la réorientation en CPPN, les premiers emplois, un mariage malheureux…) et Bertin la croque avec un art consommé de la vignette. Difficile de ne pas se reconnaître dans cette évocation d’une époque que l’on a partagée, même si on ne vient pas du même milieu social. Mais on ne trouvera pourtant aucune trace de cette nostalgie frelatée qui cherche à magnifier la première gorgée de bière ou le bon vieux temps de nos campagnes françaises. La poésie de Bertin est sèche, crue, non dénuée d’une certaine cruauté. Nous sommes plus proches d’un regard à la Joseph Ponthus (À la ligne), notamment lorsque Denis résume en quelques lignes son quotidien au travail et que le récit se change en une sorte de litanie de micros-événements ternes. Pour échapper à cette chape de plomb d’une existence sans relief, il y a le cyclisme et les courses qui illuminent les week-ends. Le cyclisme qui offre à Denis un moyen de transfigurer le quotidien gris qu’il décrit.
En effet, pour que cette évocation d’une vie des plus ordinaires puisse toucher des lecteurs, il fallait lui trouver une forme (littéraire ou poétique, appelez-la comme vous le voulez). En abolissant la ponctuation, en désarticulant la phrase pour la réduire à quelques mots, l’auteur parvient à trouver sa propre musique, à calquer le rythme de son récit sur celui des coups de pédale. C’est le style qui donne vie et mouvement à l’ensemble et qui donne sa coloration unique à chaque notation, qu’elle soit teintée d’humour ou d’une certaine mélancolie. Chaque mot semble arraché à une lutte permanente contre l’existence, à un tour de pédalier sur une pente abrupte à gravir pour le cycliste amateur.
On songe alors à cette chanson (peu connue) des Escrocs, Ça m’fait bizarre
« Moi j′croyais qu′la vie
C’était facile et rigolo
Comme une balade à vélo
Toujours dans l′sens de la descente
Qu’y avait qu′à glisser sur la pente
Alors qu’en vérité
Ça n′en finit pas de grimper
Il faut en avoir plein les cuisses
Pour grimper jusqu’au grand précipice »
La balade de Bertin est sans doute plus dure, plus désenchantée mais son rythme, son humour, sa patte astringente nous emportent.
***
Vie et mort d’un cycliste amateur (2025) de Jérôme Bertin
Éditions Au diable vauvert, 2025
ISBN : 979-10-307-0730-4
150 pages – 17€
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