(photo de Vincent Bergeron)

Invitée par le festival Hallucinations Collectives dans le cadre d’une Carte Blanche qui lui était accordée, la réalisatrice Joyce A. Nashawati s’est entretenue avec nous au sujet des films qu’elle a sélectionné, de ses projets et de l’état du cinéma de genre en France.

Le Rideau de brume – Bryan Forbes

Qu’est-ce que vous évoque le Festival Hallucinations Collectives?

J’aime beaucoup son approche de la cinéphilie, c’est un festival où je serais venue tout le temps si j’habitais ici ! Les programmateurs cherchent à dénicher des pépites. Ils ont une vision large de ce qui rend un film intéressant ou pas. Cette définition du cinéma me plaît parce qu’elle est complexe et rejoint davantage ma cinéphilie. Le jugement de bon goût, la qualité artistique conventionnelle, n’est pas l’unique critère qui m’attire vers un film. Il y a un rapport au cinéma qui relève de l’aventure. Le spectateur peut avoir envie de vivre un trip mental, des sensations que peuvent procurer des œuvres fragiles mais bizarres, singulières, qui prennent des risques.

Dans votre carte blanche, nous retrouvons un survival (La Proie Nue), un thriller ultra réaliste (L’étrangleur de Rillington Place), un drame à la lisière du fantastique (Le Rideau de Brume), c’était important ce mélange des genres ?

Oui, disons qu’il s’agit à chaque fois de genres que j’aime beaucoup. Après, je ne voulais pas choisir mes films préférés au sein de ces registres mais trouver des films un peu moins vus. Peut-être que L’Étrangleur de Rillington Place est le plus connu des trois. J’aime les films de serial killer en général, mais celui-ci me plaît tout particulièrement pour son approche peu sensationnelle. Le traitement du tueur sous l’angle du drame réaliste le rend plus flippant. Il n’a pas de dimension « sexy » comme dans certaines productions récentes qui sont plus de l’ordre de l’exploitation. Rillington Place a la vertu de montrer la dimension abjecte d’un serial killer. Un homme qui n’est ni mystérieux ni excitant. Concernant Le Rideau de Brume, je suis encore en train de découvrir les films de Bryan Forbes, qui est davantage connu pour The Stepford Wives. Je crois que c’est le film le plus rare de ma carte blanche. Il a une atmosphère incroyable, à la fois très théâtre et à la lisière du fantastique. En faisant des recherches, j’ai découvert que le livre dont il est issu à la base a été adapté au Japon par Kiyoshi Kurosawa (Séance, 2000, ndlr), dans une version plus fantastique et plus conforme à la culture japonaise, où le fantôme existe de façon plus assumée. J’ai également découvert qu’une autre adaptation est en cours de tournage par Tomas Alfredson, le réalisateur de Morse, je pense que c’est une super idée.

Les trois films que vous avez choisis ont été tourné entre 1963 et 1971, ils s’inscrivent sur une même période de l’histoire du cinéma…

C’est un hasard mais il se trouve que le reste des films auxquels j’avais pensés, dataient également des années 60/70. Le cinéma anglo-saxon de ces époques-là s’adressait aux adultes et démontrait d’un certain courage dans le traitement de ses histoires. Il me semble moins lisse que le cinéma anglo-saxon contemporain. Il prenait plus de risques et semble surtout moins conscient de lui-même. La conscience de soi qui vient d’un trop-plein de films peut-être.

L’Étrangleur de Rillington Place – Richard Fleischer

Cependant, même s’il s’agit de films des années 60/70 et qu’ils sont ancrés dans leur époque, ils ont nourri et continuent à nourrir l’imaginaire des cinéastes aujourd’hui. Rillington Place a été revendiqué par David Fincher sur Zodiac, La Proie Nue nous fait penser à Apocalypto

J’ai l’impression qu’ils n’ont pas vieillis. Je m’inquiétais surtout pour La Proie Nue pour son white gaze mais aussi son rythme. Et j’ai été agréablement surprise. Son énergie est intacte et son regard subtil. Il est précurseur de plusieurs manières des codes des années 70 : l’aspect indé, les décors naturels, la star qui fait ses propres cascades…

Vous avez choisi deux films avec Richard Attenborough, c’est surement un hasard mais quand même !

C’est un hasard mais c’est un acteur que j’adore tout comme j’adore le cinéma anglais de l’époque. Il est incroyable dans les deux films, même si d’une certaine façon Le Rideau de brume met beaucoup plus en avant les interprètes, par un parti pris plus théâtral sur la psychologie des personnages.

Est-ce qu’à chaque projet, que ce soit un court ou un long-métrage, vous avez l’impression de puiser dans votre culture et dans des films qui vous ont marqué ?

Je n’ai pas le choix, je pense que lorsque nous regardons énormément de films, c’est impossible de faire autrement, il s’agit de notre paysage mental. Après je crois qu’un premier film, et c’est le cas du mien, est beaucoup plus maladroit dans son rapport à sa cinéphilie, justement parce que c’est le premier. Je pense que je suis plus attentive maintenant que j’écris les prochains, à casser mes réflexes citationnels pour permettre aux personnages d’exister et au récit de se singulariser. La tendance des réalisateurs cinéphiles est de faire des films dénués de vie et du coup sur esthétisés et dénués d’émotion, je pense qu’il faut un bon équilibre entre la création d’un univers imaginaire, mental, non soumis au réel – car le cinéma est fait pour ça -, et des personnages vivants.

La Proie nue – Cornel Wilde

Six ans après, quel regard portez-vous sur Blind Sun ?

Un regard très critique (Rires) ! Mais c’est une expérience qui m’a beaucoup appris. Depuis j’ai travaillé sur deux longs-métrages qui ne se sont pas faits, pour des raisons très différentes, ce qui n’était pas évident à surmonter. Je les ai mis de côté et j’ai lancé deux nouveaux projets, qui sont en développement. J’ai hâte de les tourner.

Blind Sun est à la limite de la dystopie, d’une sorte de futur qui n’est pas clairement défini. Quelle est votre vision du cinéma de genre en France ?

Je pense qu’il faut simplement arrêter d’avoir cette discussion. Je trouve qu’elle est symptomatique d’un problème qui subsiste sinon nous n’en parlerions pas. Ce n’est pas vous hein, mais il y a tellement de conférences et de débats…Nous faisons plus de débats que de films. C’est un peu comme les adolescents qui n’ont pas encore fait l’amour et en parlent tout le temps.

On a pourtant l’impression que les films qui sortent aujourd’hui sont mieux reçus qu’ils ne l’étaient par exemple au début des années 2000. L’année dernière Titane a eu la Palme d’or, c’est quand même un symbole très fort qui pourrait faire un effet boule de neige et faciliter la production de nouveaux projets…

J’espère oui, mais j’ai l’impression qu’à chaque fois qu’un film se fait remarquer, on dit que ça va créer un changement de pratique dans l’industrie et ça n’a pas été le cas jusqu’ici. J’espère que Titane me donnera tort et que ce n’est pas juste un prototype très personnel au parcours industriel exceptionnel ! Je sais que du côté des productions, il y a beaucoup de projets qui sont lancés, des films fantastiques et des films d’horreur français. Donc il y a un intérêt réel de l’industrie qui est plus fort qu’avant. Mais quels types de films vont émerger de cet intérêt ? Le drame psychologique réaliste a dominé tellement longtemps le cinéma d’auteur français que je ne sais pas si les codes des autres genres sont assez intériorisés pour être revitalisés, réinventés de façon purement locale, à la mesure de ce qui s’est passé en Corée par exemple, ou au Japon avec la J-horror. Il ne faut pas oublier qu’un film fantastique doit déployer un univers imaginaire, et un film d’horreur doit faire peur. Il y a des éléments constitutifs qui doivent être pris en compte pour que ça marche. Même dans un film porté par un auteur. Dans tous les cas, j’ai très hâte de voir ce qui va se faire.

Blind Sun – Joyce A. Nashawati (Copyright Pretty Pictures)

Est-ce que cette distinction entre cinéma de genre et cinéma d’auteur n’est pas typiquement française ?

Oui. Que veut dire le mot genre utilisé uniquement pour l’horreur et le fantastique ? J’ai l’impression que ça indique que ces genres ne sont pas assez honorables pour être investis par des auteurs. Et qu’est-ce qui fait que les drames psychologiques ne sont pas considérés comme du genre ? Ils suivent pourtant des codes aussi. Tant qu’il y aura cette distinction, qui me semble plus morale que technique, dans l’esprit des gens, j’ai l’impression que tout sera confus. Les films de genre américains ont tous été portés par un auteur. Si je prends l’exemple de John Carpenter, qu’on respecte dorénavant en France, quand il a réalisé le premier slasher (Halloween, ndlr) c’était un film d’auteur qui a ensuite été récupéré et industriellement répété, puis repris par d’autres, pour devenir un sous-genre de l’horreur. Pareil pour son polar-western, Assaut qui est un chef-d’œuvre, c’est un film d’auteur, la question ne se pose même pas.

Pourtant, dès que quelqu’un essaie de sortir des codes et d’imposer sa vision, certains parlent d’opportunisme comme si c’était deux choses qui étaient impossibles de s’imbriquer…

Non elles peuvent coexister mais on peut rester auteur tout en habitant pleinement le genre que le public attend. Il s’agit du dialogue qu’on installe avec le public ! Dans Assaut, l’écriture scénaristique et la mise en scène efficace de l’assaut sont plus importantes que la métaphore qu’il porte. Bien sûr on peut l’interpréter et c’est ce qui fait l’intérêt politique du film, mais la métaphore ne précède pas le reste. Certains films contemporains me semblent plus confus à ce sujet, c’est le cas chez Jordan Peel dans Us par exemple. On sent qu’il s’est plus préoccupé de la métaphore qu’il veut investir que de l’histoire qu’il veut raconter. C’est au spectateur de faire l’effort d’interpréter le film pas au film de mettre en avant son sujet.

En France, il y a aussi un cinéma fantastique porté par des réalisatrices qui commence à émerger et à changer les codes, comme les films de genre ont permis d’abolir certains tabous, certaines censures dans les années 70 aux Etats-Unis. En tant que cinéaste, que pensez-vous de ces femmes qui s’emparent du genre pour y injecter un autre discours, une nouvelle vision ?

J’ai l’impression que c’est plus un regard qui est le vôtre, une analyse qui vient de l’extérieur. Le font-elles de façon consciente pour les raisons que vous dites ? Je ne pense pas que les femmes soient un groupe homogène, tout comme les hommes ne le sont pas non plus. Chacune de ces réalisatrices a ses thèmes et ses obsessions. Et je ne sais pas s’il y a des thèmes féminins et des thèmes masculins. J’ai tourné Blind Sun en Grèce et je l’ai fait à une période qui précédait toutes ces analyses. Mon premier film français, je vais le réaliser maintenant. Sera-t-il un film de femme ? On verra !

Propos recueillis à Lyon le 16 avril 2022, un grand merci au cinéma Comœdia, aux équipes d’Hallucinations Collectives ainsi qu’à Joyce A.Nashawati.

(photo de Vincent Bergeron)

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