Des auteurs comme J. Hoberman, Lynne Tillman, Thom Andersen… La culture états-unienne comme on l’aime à un nouveau défenseur en France, en la personne de Bertrand Grimault, qui les traduit et les publie dans via la maison d’édition Monoquini. Bertrand, par ailleurs programmateur et projectionniste, nous livre les secrets de fabrication de ces livres élégants et inspirés, que s’arrachent les cinéphiles hardcore.
Vous faites quoi, dans la vie ?
– Je m’évertue à trouver de la beauté dans ce monde insensé et à la partager sous forme de projections cinématographiques pour les happy many – par la promotion de ce que j’ai qualifié de cinémas de traverse – et de traductions depuis l’anglais donnant lieu à des éditions artisanales pour le petit nombre, via deux collections : « De l’écrit à l’écran », qui donne à lire des textes de cinéastes, et « Feu follet », qui exhume des auteurs oubliés, des poètes inconnus par chez nous. Dans les deux cas, il s’agit d’aller à la découverte d’histoires parallèles en dehors des sentiers battus (beat or off-beat, this is the question), qu’elles soient filmiques ou littéraires, et qui constituent selon moi une forme d’utopie.
Vous êtes passé par Montpellier, où vous avez commencé à projeter via la structure associative Monoquini ?
– Monoquini a été créé en 2002, à la fois association et lieu de diffusion à Montpellier, que j’ai été invité à rejoindre en 2004. Je programmais pour ma part à Bordeaux depuis la fin des années 1990 sous le nom de Chercheurs d’ombres. En trois ans, j’ai fait de la coquille initialement vide qu’était Monoquini un espace alternatif à la programmation régulière où se croisaient expérimentations sonores et visuelles, projections, installations. Il m’a paru légitime de transplanter le projet à Bordeaux où je suis revenu en 2008.

Bertrand Grimault, photo © Marion Birard
Votre premier choc cinématographique ?
– Eraserhead de David Lynch (en 35 mm) qui m’a ouvert les tréfonds devenus sommets d’un certain underground vespéral.
Votre premier émoi cinématographique ?
– Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman (en 35 mm) qui, de cinéphage distrait, a fait de moi un cinéphile exigeant.
Vous semblez attaché au 35 mm, donc. Pourquoi ?
– Je suis attaché au support argentique et aux arts photochimiques en général parce qu’ils me procurent mes épiphanies. J’aime le vocabulaire qui est associé au dispositif de projection et de réception. Le film sous sa forme pelliculaire est une petite peau transparente perlée de sels d’argent, un vitrail palpitant qui offre une expérience esthétique particulière, un monde grouillant de particules. Il satisfait mon approche de ce que je nomme une écologie du regard.
Si je vous dis MM, ça vous évoque quoi ?
– La Mmmmmh Girl, Maria Montez, campissima et fugace Reine du Technicolor des films d’aventures exotiques des studios Universal dans les années 40, égérie de Jack Smith. Mario Montez aka Dolorès Flores, la première Superstar des Flaming Sixties. Marilyn Meeske, autrice de dirty books, dont The Pleasure Thieves, chez Olympia Press où elle fut éditrice tout comme son amie Iris Owens aka Harriet Daimler. Et aussi l’incarnation hollywoodienne d’une certaine Norma Jeane Baker.
Votre couleur préférée ?
– C’est pour ELLE Magazine ?
Pourquoi pas…
ELLE MAGAZINE : Que vous pensez de la couleur des films de Maria Montez ?
– Technicolorée au zénith pour restituer les joyaux de l’unique altière sous ses sept voiles.
ELLE MAGAZINE : Quel était son signe astral ? Le vôtre ?
– Son signe astral : Soleil : 15°53′ Gémeaux ; Ascendant : 6°15′ Capricorne ; Lune : 3°54′ Poissons ; MC : 16°14′ Balance ; Dominantes : Mercure, Saturne, Vénus ; Maisons 5, 6, 7 / Air, Terre / Mutable. Numérologie : chemin de vie 7. Lilith vraie. En astrologie Chinoise : Rat d’Eau.
Mon signe astral : Scorpion ascendant Scorpion.
ELLE MAGAZINE : Nous venons d’apprendre la séparation de Charlotte Casiraghi et de Nicolas Mathieu… Et vous, côté cœur, vous en êtes où ?
– Il bat encore, merci.
RETOUR À CULTURO. Au sujet de Norman Jeane Baker, elle retrouve la parole dans un livre étonnant que vous venez de publier, Dead Talk.
– Merci. Moi aussi j’ai été étonné par ce très court texte de Lynne Tillman, une prolixe autrice new-yorkaise à la voix singulière, à peu près ignorée dans nos contrées. Dead Talk, c’est Marilyn qui nous parle d’outre-tombe. La fiction nous offre le propre point de vue de l’actrice sur sa dernière nuit d’existence. Dead Talk a été publié dans la revue Between C & D en 1986 et réédité dans le recueil Absence Makes the Heart chez Serpent’s Tail en 1990. Ce récit me hantait. Il fallait que je le traduise et que je le publie.

Couverture à plat de Dead Talk
Dans ce livre comme dans les autres, la maquette semble éprouver sa propre voix.
– Chaque livre que nous publions chez Monoquini est le fruit d’une relation affective avec le texte et d’une curiosité complice à l’égard de son auteur-e. Cela fait deux ans que je vis en quelque sorte avec le poète de Boston, John Wieners, bien que ce dernier ne soit plus physiquement de ce monde depuis le 1er mars 2002. Antoine Calafat est un graphiste en accord avec cette sensibilité, il sait mettre en scène les éléments que je lui fournis. Je suis admiratif de ses créations typographiques, toujours renouvelées. Nous collaborons depuis trois décennies au travers de très nombreux projets. L’identité visuelle de Monoquini, c’est lui.
Vos éditions font l’objet d’un procédé d’impression particulier.
– Photocopie sur papier recyclé pour le texte et risographie pour la couverture et les illustrations, en collaboration avec Faust Éditions à Bordeaux et Chalet Suisse à Saint-Étienne. Nous envisageons d’avoir prochainement recours à la sérigraphie que je pratiquais déjà dans les années 90. Rien de très particulier. Ces procédés permettent de s’approprier les moyens de production.
Vos aventures trouvent des échos avec celles de Jack Stevenson : Les Héros disparus du celluloïd.
– Les hommages que Jack a rendus au nord-américain Dennis Nyback et au danois Børge Nielsen, ses amis collectionneurs et montreurs d’improbables pelloches qui sont morts à quelques années d’intervalle, n’étaient pas voués à être publiés sous forme d’objet papier. Jack, lui-même bateleur de l’underground en tant que distributeur de films rares et éditeur téméraire, n’avait jamais été publié en France. Comme on se connaît depuis près de trois décennies et qu’on a partagé quelques expériences rocambolesques, je souhaitais rappeler avec cet ouvrage que le cinéma comme art forain est encore vivant, et il est dédié à tous les programmateurs-projectionnistes (j’inclus les dames) incurablement contaminés par le dispositif.
C’est vous qui avez traduit ce livre, comme les autres. C’est quoi, pour vous, la profession de traducteur ?
– En tant que dilettante et autodidacte, je ne vais pas m’exprimer au nom de la profession. Il y a ce mot d’Yves di Manno, dans Objets d’Amérique que j’aime bien : traduire au départ pour mieux lire, mieux entendre des textes qu’on déchiffrait mal. Ça commence tôt dans l’adolescence pour comprendre les paroles des chansons qu’on écoute. Ça confirme ce qu’écrit Valéry Larbaud, dans Sous l’invocation de Saint Jérôme (Saint Jérôme, le saint patron de la confrérie des traducteurs) quand « traduire un ouvrage qui nous a plu, c’est pénétrer en lui plus profondément que nous ne pouvons le faire par la simple lecture, c’est le posséder plus complètement, c’est en quelque sorte nous l’approprier. » Et il y a bien sûr l’amour des mots. Comme je suis guidé, petit scarabée, dans ce travail envoutant de la translation par nombre de vénérables auteurs, je pourrais encore citer Simon Leys qui dit cette chose très belle : « Traduire un livre, c’est vivre dans son intimité pendant des mois et des années », ou Yves Bonnefoy, dans sa préface à l’édition de Quarante-cinq poèmes de W. B. Yeats : « Au seuil de ce livre de traductions, j’ai d’abord et surtout le désir de dire l’admiration et bientôt l’affection qui m’ont porté vers cette œuvre que je voudrais qui vive dans notre langue ; et même d’indiquer que cette attention est allée à un texte, bien sûr, mais plus encore à une personne. »
Se faire seul, profondément seul, avec la solitude d’un autre. Ça, c’est Bachelard. De fait, on n’est plus jamais seul. Je me retrouve dans ce voyage intérieur finalement très peuplé.
Vos tirages sont généralement très courts, un peu comme au temps des dadaïstes. Ça rappelle la phrase qu’on prête à Henri Michaux [NDLR : adressée à son éditeur, Gaston Gallimard] : « Au-delà de trois cents exemplaires, c’est un malentendu. »
– Emmanuel Hocquard, dans une présentation à l’aventure d’Orange Export Ltd., s’amuse, je cite, de la transgression à l’égard du système quantitatif sur lequel repose l’édition, qui voudrait que tirer un livre à 1000 exemplaires, quitte à n’en vendre que 80 et à le pilonner par la suite, c’est démocratique et honorable ; tirer un livre à 100 exemplaires et en vendre 80, ça serait élitiste, voire un peu louche. En ce qui concerne les éditions Monoquini, et là aussi je rebondis sur les propos d’Emmanuel Hocquard parce qu’ils témoignent d’une dimension objective, la modicité des tirages (36, 66, 77, 88 ou 99 exemplaires) est liée aux moyens économiques, aux contraintes matérielles, à l’énergie, au temps et à l’espace qu’on peut consacrer à chaque ouvrage, car faire des livres à la main, exemplaire après exemplaire, c’est plaisant mais ça prend beaucoup de place dans le lieu où l’on vit. Et puis cette échelle est tout à fait satisfaisante quand on décide de diffuser soi-même sa production, d’aller à la rencontre des libraires et parfois aussi des gens qu’on rencontre au hasard. Ça participe d’un esprit fanzine, avec un côté « livre d’artiste » vendu à prix modeste. Il faut que les livres circulent, qu’ils trouvent leur public et qu’on en publie de nouveaux.
Pour l’heure, vous vous intéressez principalement à une production littéraire limitée dans le temps et l’espace : celle états-unienne de la seconde moitié du XXe. Est-ce une heure sacrée de l’Histoire à vos yeux ? Avez-vous prévu de vous ouvrir à d’autres horizons ?
– Je reconnais une attraction puissante à l’égard de la culture américaine d’après-guerre, qui se traduit par un goût prononcé pour les auteur-es beat et post beat, ainsi que pour un certain cinéma (expérimental, underground, militant) qu’Amos Vogel a qualifié d’art « subversif ». C’est foisonnant, fascinant, provocant, innovateur. J’ai mis un doigt dans ce potage magique à la prime adolescence, je ne peux plus m’en passer. Les regrettées 13ème Note éditions ont possiblement eu une influence inconsciente sur le désir de poursuivre cette exploration des marges. Monoquini n’a à ce jour publié que huit titres. Certes, on trouve sept auteurs nord-américains, dont une écrivaine new-yorkaise et un bostonien exilé au Danemark, mais aussi un défunt poète sud-africain qui aura beaucoup bourlingué toute sa vie. Un autre auteur sud-africain, bien vivant lui, de Johannesburg, sera bientôt publié, et cela fait un moment qu’on songe à l’Espagne noire et ses sortilèges, ainsi qu’à la réédition de textes tombés dans l’oubli de cinéastes-cinéphiles francophones.

Couverture à plat de Un piéton à Los Angeles
Vous avez publié Thom Andersen, qui s’intéresse à la ville de Los Angeles au cinéma.
– Los Angeles, une ville au cinéma poursuit en effet le travail monumental effectué par Thom pour son film-fleuve, Los Angeles Plays Itself, où il expose l’importance de cette mégapole dans l’imaginaire collectif via sa représentation au cinéma. Il est complété par un essai, Get Out of the Car que j’ai traduit par Le piéton de Los Angeles, où l’auteur aborde – à pied donc – les quartiers chicanos dans une démarche quasi psycho-géographique et évoque en creux la naissance du rock’n’roll dans ces clubs que l’urbanisme a rayé de la carte.
Bordeaux au cinéma, pour vous, ça serait quoi ?
– Une adresse : 7, rue des Faussets de Noël Simsolo, avec Pierre Molinier.
C’était qui, Molinier ?
– « Pierre Molinier, peintre né en 1900, La Femme, la Peinture, le Pistolet, DCD en 1976, ici la commune libre de Saint Pierre en vieux Bordeaux » : c’est ainsi que le présente une plaque apposée sur la façade de l’immeuble où, au dernier étage, ce singulier personnage à la voix perchée et à l’accent piquant se mettait en scène dans le confinement de son minuscule appartement-atelier pour former les plus belles et troublantes images de métamorphoses hermaphrodites qu’on ait jamais osé rêver.
Qu’en est-il de l’underground bordelais ?
– De moins en moins de caves et de plus en plus de caves nazes.
Donc, Duchamp qui prophétisait que l’art de demain viendrait du sous-sol se serait planté ?
– Le demain de Duchamp, malgré sa profondeur, c’était hier. Aujourd’hui est le temps du mimétisme, de la posture et de l’imposture. Il n’en reste pas moins qu’il y a et qu’il y aura toujours des non-alignés voués à l’oblique et au transversal, des éclaireurs peu soucieux de plaire et de courtiser, des empêcheurs de tourner en rond qui inventeront des situations sinon inédites du moins singulières. La pratique de l’art se renouvelle constamment en dessous des radars. À nous d’aiguiser nos regards et nos oreilles.
Plusieurs figures contestataires ont récemment disparu : Noël Godin, Jean-Pierre-Bouyxou, Raoul Vaneigem…
– Ils restent vivants, et une source d’inspiration, par leurs actes et leurs écrits, comme nombre de leurs prédécesseurs.
Le climat politique, à Bordeaux, en ce moment, c’est quoi ?
– Aujourd’hui, pluie. Demain, pluie. Comme a dit l’ancien maire Pierre Hurmic lors d’une conférence de presse, « Je me mouille pour la culture ». On eut préféré qu’il bande. Son successeur offre la vision obtuse et désespérante d’une ville crade sous une comm’ rutilante, et définitivement livrée aux investisseurs, aux spéculateurs et autres marchands de tapis. Ex-capitale culturelle régionale (la soi-disant « belle endormie », c’est une formule forgée par ceux qui roupillaient), Bordeaux/Boredom est devenue en une décennie un marigot provincial, la ville idéale pour les rentiers, les retraités friqués de moins de 30 ans et le peuple des terrasses.
Il y a des élections l’année prochaine. Ça vous fait quoi ?
– Froid dans le dos et poil hérissé, en alternance.
Croyez-vous que la beauté sauvera le monde ? Ou que tout est foutu ?
– Toutes les époques sont dégueulasses, écrivait Artaud. La nôtre tout autant, avec son vernis technologique et la volonté de crétiniser l’espèce humaine sur laquelle plane l’ombre de la trique fasciste. Ailleurs, des populations entières subissent à chaque heure qui passe le fléau de la guerre. La souffrance de par le monde est inimaginable. La beauté, qui est périssable, sauvera peut-être par intermittence celles et ceux qui sont encore en mesure de la voir et de la protéger, même si, et probablement parce que, leur cœur est brisé par toute cette violence. Le récent soulèvement de la jeunesse et les mouvements citoyens contre l’impéritie du pouvoir jettent une nouvelle lumière sur ce monde de robots. Ou comment partir en beauté avant la catastrophe imminente.
Dans ce cas, bière, whiskey ou chardonnay ? Où ça, quand ça ?
– Je jure que je ne bois jamais une goutte d’alcool. Que Vladimir Poutine soit foudroyé sur le champ si je mens.
Pour en savoir plus sur les éditions Monoquini, rendez-vous ici : https://monoquini.net/
(Propos recueillis par écrit en octobre 2026.)
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