Présenté en compétition au Festival de Cannes, Coward de Lukas Dhont a reçu le Prix d’interprétation masculine pour ses deux acteurs principaux, Valentin Campagne et Emmanuel Macchia. Le film marque le retour de Dhont en compétition après Girl (2018) et Close (2022), deux œuvres déjà centrées sur des personnages confrontés à des normes sociales et corporelles difficiles à habiter.
L’action se déroule en Belgique en 1916, à proximité du front. Pierre (Emmanuel Macchia), jeune soldat mobilisé, rencontre Francis (Valentin Campagne) au sein d’une troupe chargée d’organiser une revue théâtrale destinée à maintenir le moral des soldats. Le contexte historique demeure essentiel, mais Dhont filme rarement la guerre de manière frontale. Les combats restent le plus souvent hors champ. Le film se concentre davantage sur les temps d’attente, les déplacements dans les camps, les baraquements, les répétitions du spectacle et les conversations entre soldats.
Le prix d’interprétation se comprend d’abord par le travail physique des deux acteurs. Emmanuel Macchia, repéré par Lukas Dhont lors de recherches dans des écoles agricoles belges, apporte au personnage de Pierre une présence à la fois humble, affirmée et maladroite. Valentin Campagne compose un Francis plus théâtral, qui assume davantage son homosexualité et le travestissement qu’implique la scène. Les deux hommes apparaissent constamment décalés par rapport à l’univers militaire qui les entoure : silhouettes trop fines, gestes hésitants, dégoût visible de la guerre. Dhont travaille cette différence sans la transformer en symbole démonstratif. Elle devient simplement une autre manière d’être au monde dans un environnement dominé par les logiques viriles du combat.
Le motif du spectacle occupe une place centrale. La revue musicale apparaît comme une tentative de maintenir une apparence de civilisation au milieu de l’effondrement historique. À travers cette troupe de soldats chargée du divertissement, Dhont introduit un autre rapport au corps et à la masculinité. Au théâtre, les identités militaires peuvent momentanément se relâcher. Cette idée traverse déjà une grande partie de son cinéma, attentif aux cadres sociaux qui imposent des comportements auxquels certains individus peinent à se conformer.
Le titre Coward prend alors une signification plus complexe. La lâcheté désigne moins le refus du courage que le refus d’adhérer entièrement au système moral de la guerre. Le film déplace progressivement la question de la fuite vers celle de sa légitimité : qu’est-ce qu’un comportement courageux dans un monde organisé autour de la violence collective ?
La reconstitution historique participe pleinement à cette réflexion. Le film a été tourné en Belgique sous la direction photographique de Frank van den Eeden. Les décors évitent le spectaculaire souvent associé au film de guerre. Les uniformes paraissent élimés, mal ajustés, marqués par le conflit. Villages, routes boueuses et baraquements sont filmés dans des couleurs ternes proches des photographies anciennes de la Première Guerre mondiale. La lumière hivernale et les brouillards donnent régulièrement au paysage une dimension irréelle. Cette approche rappelle parfois L’Enfance d’Ivan (Andreï Tarkovski, 1962) dans sa manière de faire coexister la guerre et une forme de rêverie visuelle. On peut également penser à Requiem pour un massacre (Idi i smotri, Elem Klimov, 1985), notamment dans la façon dont la violence transforme progressivement les visages, détruit les corps et contamine le réel.
Cette brutalité rend d’autant plus sensible la progression lente de la relation entre les deux hommes. Dhont laisse volontairement ce lien dans une zone indécise entre amitié, désir amoureux, solidarité et simple besoin de proximité humaine. Les dialogues restent souvent limités. La relation se construit surtout à travers les regards, les répétitions théâtrales et les silences. La musique de Valentin Hadjadj accompagne cette retenue. Le film utilise peu les grands effets orchestraux habituels du film de guerre et privilégie des motifs répétitifs qui prolongent l’impression d’attente et d’usure.
Le dernier tiers devient parfois plus démonstratif lorsque certaines dimensions symboliques sont davantage explicitées. Mais Coward retrouve régulièrement sa justesse dans les scènes les plus simples : une répétition, un déplacement silencieux dans les paysages détruits ou un moment où les personnages tentent simplement de préserver une forme de douceur au milieu de la guerre.
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