Présenté en clôture d’Un Certain Regard, Ulysse marque le retour de Laetitia Masson à Cannes avec un film inspiré de son histoire personnelle. La cinéaste, révélée par En avoir (ou pas) (1995) puis À vendre (1998), suit ici le parcours d’un enfant porteur d’un syndrome génétique, de sa naissance à ses 18 ans, et celui de sa mère Alice, qui tente de lui ouvrir une place dans un monde peu disposé à accueillir la différence. Dans la lettre publiée par le Festival, Masson explique avoir voulu raconter « une histoire de regard sur ce qui est différent ».
Le film refuse la démonstration comme l’héroïsation. Son sujet tient dans une succession de démarches, de rendez-vous médicaux, de recherches d’établissements, de dossiers administratifs et de négociations permanentes avec les institutions. L’odyssée annoncée par le titre se déroule dans des salles d’attente, des bureaux, des écoles ou des appartements ordinaires. Le voyage d’Ulysse ressemble moins à celui d’Homère qu’à une traversée des mécanismes administratifs qui organisent l’existence des familles confrontées au handicap.
La grande réussite du film repose sur Élodie Bouchez. Depuis La Vie rêvée des anges (Erick Zonca, 1998), rarement l’actrice aura trouvé un rôle d’une telle ampleur. Alice ne correspond jamais à la figure convenue de la mère sacrificielle. Elle protège, organise, rassure, s’emporte parfois, puis continue. Bouchez construit cette trajectoire sans effet démonstratif. Tout passe par les gestes, les regards et les silences.
Face à elle, Stanislas Merhar compose un père plus vulnérable qui finit par quitter la famille. Romane Bohringer apporte une énergie plus brutale au récit tandis que Gringe, dans le rôle d’un orthophoniste, accompagne l’une des évolutions les plus lumineuses du parcours d’Alice. Le choix d’Alphonse Roberts pour interpréter Ulysse adolescent contribue à brouiller discrètement les frontières entre expérience vécue et fiction.
Masson s’éloigne également du naturalisme parfois abrupt de ses premiers films. Les couleurs se densifient, certains zooms ou cadrages très rapprochés traduisent moins une observation qu’une perception. Plusieurs scènes cherchent à restituer le rapport particulier d’Ulysse au bruit, aux matières ou à la présence des autres.
La mise en scène demeure pourtant d’une grande simplicité. Écoles, intérieurs, repas de famille ou consultations sont filmés sans effet sociologique appuyé. On pense parfois à L’Enfance nue (1968) ou Passe ton bac d’abord (1978) de Maurice Pialat dans cette attention portée aux gestes ordinaires et aux rapports familiaux. Certaines scènes évoquent également Secrets et mensonges (Secrets & Lies, 1996) ou All or Nothing (2002) de Mike Leigh, dans leur manière de suivre des personnages aux prises avec des institutions, des contraintes sociales et des existences qu’ils tentent de réorganiser malgré tout.
Le film s’autorise quelques passages plus explicatifs lorsque son discours sur la société de la performance se formule trop directement. Mais il retrouve vite sa justesse dans les scènes les plus simples. Un enfant qui peine à avancer sur une plage, une conversation dans une voiture, un silence après une mauvaise nouvelle.
Ce qui demeure après la projection tient moins au sujet du handicap qu’à la question du regard. Ulysse montre que l’intégration ne relève ni du discours ni de l’exceptionnel. Elle repose sur une suite d’ajustements discrets, souvent invisibles. C’est dans cette attention aux gestes ordinaires que le film trouve sa force la plus durable.
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).