(Cannes 2026 – Un certain regard) Laetitia Masson – Ulysse

Présenté en clôture de la section Un Certain Regard, Ulysse marque le retour de Laetitia Masson à Cannes avec un film très différent de ceux qui avaient imposé son nom dans les années 1990, notamment En avoir (ou pas) ou À vendre. La cinéaste, longtemps associée à un cinéma de l’errance sentimentale et des identités instables, déplace ici son regard vers une matière beaucoup plus directement autobiographique. Inspiré de sa propre vie et interprété en partie par son fils Alphonse Roberts, atteint d’un syndrome génétique, Ulysse suit pendant près de dix-huit ans le parcours d’un enfant en situation de handicap et celui de sa mère, Alice, qui tente de lui permettre de trouver sa place dans une société peu préparée à accueillir la différence.

Lors de la projection cannoise, Masson a expliqué que son objectif était avant tout de « changer le regard » sur le handicap. Cette déclaration éclaire l’ensemble du film. Ulysse ne cherche jamais à fabriquer un récit exemplaire ou héroïque. Il s’intéresse au contraire au temps long de l’accompagnement et la succession des consultations médicales, des démarches administratives, des recherches d’établissement scolaire, des séances d’orthophonie, des difficultés motrices, des inquiétudes quotidiennes, mais aussi des moments de fatigue et l’usure progressive du couple parental.

Le titre lui-même introduit une forme de décalage ironique. L’odyssée racontée par le film n’a rien d’épique au sens traditionnel. Elle se déroule dans des salles d’attente, des bureaux administratifs, des écoles, des appartements modestes ou sur des plages ordinaires. Le film commence d’ailleurs par une scène très simple et très heureuse. Alice découvre sa grossesse et se lance immédiatement dans le choix du prénom. Mais l’aventure qui suit ressemble moins aux récits d’Homère qu’à une traversée du labyrinthe administratif et médical français.

Masson filme très précisément la gestion collective du handicap à travers les acronymes institutionnels, dossiers à constituer, consultations successives, nécessité constante de convaincre les structures spécialisées elles-mêmes. Une grande partie de la violence décrite par le film se déplace vers ceux qui doivent adapter le monde autour de l’enfant. Le combat devient alors moins médical que social et politique.

Le cœur du film reste pourtant le personnage d’Alice interprété par Élodie Bouchez. Bouchez compose probablement l’un de ses rôles les plus précis depuis La Vie rêvée des anges, pour lequel elle avait obtenu le prix d’interprétation à Cannes en 1998. Son personnage ne correspond jamais à la figure sacrificielle traditionnelle de la mère courage. Alice protège, organise, rassure, négocie, mais le film montre aussi son épuisement, sa colère parfois, et progressivement son désir de retrouver une existence propre.

Ce qui frappe dans son interprétation, c’est la manière dont elle travaille la continuité émotionnelle du personnage sur près de vingt années. La fatigue apparaît physiquement, mais sans transformation démonstrative. Beaucoup passe par les gestes quotidiens, la façon de parler à son fils, de contenir les inquiétudes ou simplement de continuer à avancer. Masson filme également sa beauté avec beaucoup de simplicité, sans jamais chercher à opposer idéalement la pureté maternelle à la brutalité sociale environnante.

Face à elle, Stanislas Merhar joue un père plus fragile, plus mélancolique, qui finit par partir vivre aux États-Unis. La cinéaste traduit cette absence par plusieurs scènes où le personnage apparaît seul au piano, dans une forme de mélancolie suspendue. Le film accorde aussi une place importante aux personnages secondaires. Romane Bohringer apporte une énergie plus brutale et plus directe au récit, tandis que le rappeur Gringe interprète un orthophoniste dont la douceur accompagne une nouvelle phase de la vie d’Alice.

Le choix le plus important reste néanmoins celui d’Alphonse Roberts pour interpréter Ulysse adolescent. Ce déplacement constant entre fiction et expérience vécue donne au film une texture particulière, parfois à la lisière du documentaire. Masson ne cherche pourtant jamais l’authenticité brute ou le naturalisme absolu. Au contraire, Ulysse développe souvent une approche très romanesque. Chaque nouvelle rencontre ouvre un nouveau possible dans la trajectoire du personnage. Le film avance comme une succession d’épreuves modestes mais décisives.

Visuellement, la cinéaste abandonne partiellement le naturalisme sec de ses débuts pour quelque chose de plus lyrique. Les couleurs sont souvent très vives ; certains zooms brusques ou certains cadrages très rapprochés cherchent moins à observer le réel qu’à traduire des sensations. Par moments, Masson tente de faire percevoir le monde depuis la sensibilité particulière d’Ulysse lui-même, son hypersensibilité au bruit, son rapport physique aux matières, sa difficulté avec l’intensité du contact avec les autres.

La mise en scène reste pourtant sobre dans l’ensemble. Les intérieurs, les écoles, les salles d’attente ou les repas de famille sont filmés sans recherche d’esthétisation sociale. Cette simplicité rappelle parfois Maurice Pialat ou certains films de Mike Leigh, notamment dans la manière de filmer les corps fatigués par les institutions.

Le film connaît quelques moments plus explicatifs lorsque son propos sur la société de la performance devient trop directement formulé. Mais il retrouve rapidement sa justesse dans les scènes ordinaires montrant un enfant qui peine à marcher sur une plage, un rendez-vous administratif, une discussion dans une voiture, un silence après une mauvaise nouvelle.

Ce qui reste surtout après la projection, c’est l’idée qu’intégrer la différence ne relève ni d’un discours abstrait ni d’un héroïsme exceptionnel. Cela passe par un travail quotidien, souvent invisible, qui oblige chacun à modifier légèrement son rapport aux autres. C’est cette modestie du regard de la cinéaste qui donne finalement au film sa cohérence la plus forte.

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A propos de Frédérique LAMBERT

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