On commence la journée avec Notre Salut de Emmanuel Marre en compétition officielle. Après le formidable Rien à foutre en 2020, Marre était très attendu. Et il n’a absolument pas déçu. Tiré d’échanges écrits entre ses arrière-grands-parents lors de la Seconde Guerre mondiale, on suit l’installation d’un fonctionnaire, Henri Marre, dans le gouvernement de la collaboration de Vichy en 1940 pour diriger le Commissariat de la lutte contre le chômage. Ce qui frappe d’emblée, c’est à la fois cette caméra invasive, proche des visages, proche des corps, qui donne un aspect documentaire troublant, une immixtion dans ce petit théâtre bourgeois où les jeux de pouvoir et de communication sont pléthoriques, tous ces hauts cadres à la conquête de postes clés dans le tout nouveau gouvernement français pétainiste. Il n’y a alors aucune réflexion tangible sur l’horreur de la collaboration, mais un simple concours de postes dans une forme glaçante d’anodin, la question de l’invasion allemande est à peine évoquée, et encore moins les premières directives de déportation des juifs. De cet aspect documentaire, Marre pousse alors le curseur vers la modernité, il ne détourne pas le fait historique, mais il l’habille d’un ton, d’une diction étrange de contemporanéité, il nous pousse alors dans une zone là aussi perturbante, une mise à jour dialectique moderne qui insuffle un ton unique : jamais l’Histoire n’avait semblé si présente. Cela rend le film par aspects anachronique, et pourtant, n’en dilue absolument pas sa portée. Bien au contraire, il la projette au présent, ce qui en accentue la force de frappe. Mais Notre Salut va bien au-delà, avec un Swann Arlaud magistral, il construit pas à pas la monstruosité dans la neutralité, Henri Marre va bien sûr suivre l’ensemble des directives en faveur de la stigmatisation et de la déportation des juifs dans un phlegme de cadre supérieur d’une PME de quartier, carriériste petit politicien véreux et lâche, lorsqu’il apprend que sa tête est mise à prix par la Résistance, il fuit. À l’image de La Zone d’intérêt, dans une thématique similaire mais d’une représentation bien moins graphique, Marre prend le parti pris de ne filmer quasiment que les coursives de ce bâtiment administratif de Limoges, on passe de réunion en réunion, on suit la vie routinière de Henri Marre, aveuglé par sa dévotion à Pétain, et effroyable d’acceptation de la soumission allemande. Plus le film progresse, plus les directives antisémites se font entendre. Toute action est hors champ, mais là aussi, cela ne dénature pas l’horreur collaborationniste. En exemple, cette séquence glaçante où un collaborateur de Henri Marre se voit puni d’une retenue sur salaire pour avoir acheté de la paille et des pots de chambre pour les déportés juifs dans les trains. Grand film normal, cette période si peu filmée de la collaboration de Vichy est ici incroyablement mise en scène par cette modernité du langage déroutante qui en fait une œuvre unique. 

Passons désormais à la sélection Cannes Première avec le nouveau film de Christophe Honoré, Mariage au goût d’orange. C’est l’effervescence, Jacques, le petit dernier de la famille, va se marier, toute la famille Puig est réunie pour l’événement. Nous sommes au tout début des années 80. Les histoires souterraines vont alors ressurgir, les crises, tabous, secrets de famille, les vieilles histoires et les blagues balourdes, les souvenirs et les projections, Honoré utilise ce terrain de jeu propice (une fête de mariage) pour dépeindre la famille dans toute sa complexité. Et un casting ahurissant qui regroupe une grande partie des nouveaux acteurs bankables du cinéma français (Paul Kircher, Victoire du Bois, Vincent Lacoste, Adèle Exarchopoulos, Noée Abita, Nadia Tereszkiewicz, Ji-Min Park). Et c’est un pur plaisir, le film navigue d’anecdotes en histoires dans une fluidité redoutable, Honoré s’amuse d’ellipses pour donner corps à ses personnages, chacun vivant à sa manière, une famille construite dans les drames certes, mais surtout dans un amour transgénérationnel qui nous cueille. Chacun a sa part, son rôle propre, et Honoré arrive miraculeusement à éviter le concours au César, et trouve le savant équilibre entre chacun, il y a alors une forme d’homogénéité qui se dégage du film, une osmose jouissive, un petit bonheur un peu voyeuriste à découvrir le prochain secret révélé. Naturel et sans forçage, ce Mariage au goût d’orange (goût orange pour le fameux Tang en poudre) s’appuie sur la nostalgie de toute une époque, le Tang donc, mais aussi la mort de Claude François et une ribambelle de musiques 80’s : on ressent tout le plaisir de Honoré à convoquer sa jeunesse, son passé et ses souvenirs enfuis pour en faire un objet nostalgique redoutable. Drôle souvent, il laisse également la place à la torpeur, à la douleur (par la disparition de certains), à la confrontation violente (d’un père dont on ne connaîtra jamais les raisons de sa mise au ban) : ce Mariage au goût d’orange est un film vivant, qui filme la vie, à la fois simpliste et tortueuse, normale et exceptionnelle, une balade sauvage dans cette famille bretonne qui nous laisse cette drôle d’impression de les avoir toujours connus, en nous renvoyant automatiquement à nos propres souvenirs. 

On termine avec Ira Sachs et The Man I Love en compétition officielle. Le film est centré sur le personnage de Jimmy Georges, vedette de théâtre et de musique de la scène underground new-yorkaise de la fin des années 80. Personnage crépusculaire, à la fois rayonnant par un magnétisme surnaturel et obscur par sa mine fermée et son regard noir, il navigue en électron libre, bourreau des cœurs, indépendant et incontrôlable, en pleine préparation d’une nouvelle pièce. Mais il se rend rapidement compte de toute sa difficulté à mémoriser son texte. Grand candidat à la récompense de meilleur acteur en fin de festival, Sachs s’appuie sur la performance sidérante de Rami Malek, toujours en rupture, une aura qui illumine son entourage, mais qui l’assombrit aussi, un visage à l’expressivité complexe, fermée, taciturne, qui accompagne une voix pénétrante, cette scène de chant face à ses parents est une séquence de bascule du film. Sachs laisse Malek transfigurer son film, et l’accompagne de personnages secondaires aimants mais en simples faire-valoir anodins face à la grandeur de ce Jimmy Georges. Mais il filme aussi la profonde solitude de cet artiste reconnu, mais esseulé, souffrant, et à la vie le quittant (contaminé par le VIH, ses déficits de mémoire signent une atteinte cérébrale progressive) : rien n’est cloisonné chez Sachs, l’émotion est libérée, le poids de la mort qui rôde contamine le film sans jamais le plomber, ce personnage d’homme fatal intouchable se confronte à la réalité de la maladie (une autre séquence poignante lorsque, face au public, il n’y arrive plus), et de l’exceptionnel apparaît le sombre destin d’un homme aimé, mais qui ne semble plus aimer grand monde. The Man I Love convoque les démons du VIH des années 80, sujet couramment traité, mais qui ici trouve toute sa singularité par la fascination et le mystère autour de l’atypique Jimmy Georges, dont on ne sait au final pas grand-chose, mais qui nous explose au visage, dans le tumulte d’une vie qui s’éteint.

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