AVIGNON -  Festival In Représentation de la pièce "Les Particules élémentaires"

« Les Particules Élémentaires », m.e.s. Julien Gosselin

« Notre malheur n’atteint son plus haut point que lorsque a été envisagée, suffisamment proche, la possibilité pratique du bonheur », Michel Houellebecq, Les Particules Élémentaires.

Adapter un roman pour la scène est toujours un exercice périlleux tant les dialogues n’y ont pas pour vocation première de prendre en charge une quelconque dramaturgie. Pourtant, l’exercice de transposition effectué sur « les Particules Élémentaires » par Julien Gosselin d’après le livre éponyme de Michel Houellebecq est en ce sens une réussite.

En effet, sexy, provocante, rock n’roll et vitaminée, la version fidèle proposée par le jeune metteur en scène ne perd rien des intentions de son auteur emblématique, proposant bien au contraire une œuvre cohérente, dynamique et autonome.

(c) Simon Gosselin

(c) Simon Gosselin

Un texte sulfureux et controversé.

Les Particules Élémentaires, c’est avant tout une réflexion sans concessions sur la société et l’humanité exprimée au travers des destins croisés de ses protagonistes, deux demi-frères que tout sépare. Le premier, Michel, est un docteur renommé en microbiologie qui, un peu paumé dans un monde consumériste dont la routine s’oppose à son génie, cherche une place dans la communauté.

« Michel vivait dans un monde (…) rythmé par certaines cérémonies commerciales – le tournoi de Roland-Garros, Noël, le 31 décembre, le rendez-vous biannuel des catalogues 3 Suisses. Homosexuel, il aurait pu prendre part au Sidathon, ou à la Gay Pride. Libertin, il se serait enthousiasmé pour le Salon de l’érotisme. Plus sportif, il vivrait à cette même minute une étape pyrénéenne du Tour de France. Consommateur sans caractéristiques, il accueillait cependant avec joie le retour des quinzaines italiennes dans son Monoprix de quartier », Michel Houellebecq, Les Particules Élémentaires.

Bruno quant à lui est un hédoniste cynique un peu beauf à la recherche de plaisirs charnels simples et efficaces comme témoignages de l’amour qu’il se porte à lui-même ou qu’il voudrait qu’on lui porte. Élément important dans le portrait qui est dressé de lui par Houellebecq : Bruno a une petite queue.

« J’aimerais bien manger quelque chose… dit-elle soudain. 
– Bien sûr.
– Je te fais jouir maintenant, ou tu préfères que je te branle dans le taxi ?
– Non, maintenant », Michel Houellebecq, Les Particules Élémentaires.

Avec ces deux personnages très caricaturaux, on a la tête et le corps, un peu le cerveau pour la bite.

(c) Simon Gosselin

(c) Simon Gosselin

Écrit comme le portrait réalisé par des posthumains sur notre société, ses rouages et sur l’homme en particulier, « cette espèce douloureuse et vile, à peine différente du singe » qui porte en elle « tant d’aspirations nobles », cette population « torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d’un égoïsme illimité… mais qui ne cessera pourtant de croire à la bonté et à l’amour », le texte de Michel Houellebecq est l’occasion pour l’auteur d’étayer par la fiction sa conception d’un libéralisme conçu sur les ruines encore fumantes de mai 68. L’aliénation économique contre la liberté des mœurs. Pour appuyer sa thèse, il décrit ses personnages avec beaucoup d’ironie et de second degré en les faisant évoluer dans un monde malade en constante mutation, du début des années 1960 à la fin des années 1990. En ponctuant le récit d’événements historiques qui selon lui illustrent à merveille sa théorie, Houellebecq établit un dialogue ténu entre ses personnages et l’histoire, chacun illustrant l’autre à sa façon.

 « J’aimais l’idée d’une somme, d’un roman-fleuve qui couvre une longue époque et offre une galaxie de personnages », Julien Gosselin à propos des Particules Élémentaires (propos recueillis par Ève Beauvallet pour le Festival d’Automne à Paris).

 « Cette pièce est avant tout l’histoire d’un homme, qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe occidentale, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes. Il vécut en des temps malheureux et troublés. […] Les sentiments d’amour, de tendresse et de fraternité humaines avaient dans une large mesure disparu ; dans leurs rapports mutuels ses contemporains faisaient le plus souvent preuve d’indifférence voire de cruauté » Michel Houellebecq, Les Particules Elémentaires (adaptation Julien Gosselin).

(c) Simon Gosselin

(c) Simon Gosselin

Une adaptation sexy autant que sexuelle.

Sur scène et partout, une pelouse avec tout autour, les comédiens bien sagement installés. Au centre, le ring où tout se joue _ou presque_ et la musique, omniprésente, jouée en direct, des guitares, un synthé et des batteries. On retrouve et cela de manière parfois grossière dans cette proposition scénique de Gosselin quelques éléments empruntés aux mises en scène de Jan Lauwers (cette façon de marquer le défilement des années dans La Chambre d’Isabella) ou bien encore de Jan Fabre. Il y aussi un peu de Vincent Macaigne dans cette façon de jouer les chiens fous, les litres de sang en moins.

Passé le premier sentiment de déjà-vu, le spectateur se laisse pourtant facilement embarquer par cette fresque de plus de trois heures sans pour autant trouver le temps long tant le spectacle alterne les registres avec précision. Ainsi, on s’amuse des péripéties sordides de Bruno livré à lui-même au « Lieu du Changement », centre post-soixante-huitard proposant séances gestalt et massages New Age d’un autre temps comme palliatifs au quotidien, on s’émeut des histoires d’amour des deux protagonistes, on s’écœure à l’évocation des rites satanistes de Charles Manson et consorts.

(c) Simon Gosselin

(c) Simon Gosselin

Le personnage de Michel Houellebecq, imitation casse-figure s’il en est, se révèle même touchant, extrêmement bien incarné qu’il est par un Denis Eyriey précis et étonnant. Sans doute que le spectacle de Gosselin fonctionne par cette façon qu’il a de porter sur scène le roman de Houellebecq sans trop d’esbroufe dans une économie bienvenue du surtitrage.

Au niveau de l’interprétation à proprement parler, la compagnie « Si Vous Pouviez Lécher mon Corps » insuffle au texte cynique de Michel Houellebecq une jeunesse, une sensualité, une ironie et une fraîcheur bienvenues. Les personnages de Christiane (Néomie Gantier) et Annabelle (Victoria Quesnel) sont touchants dans la mesure où ils cristallisent de manière très émouvante les erreurs de leurs deux prétendants sans jamais les juger, prenant ainsi en charge la part sensible de la pièce autant que du texte. De son côté, le comédien Alexandre Lecroc insuffle à Bruno une force tout à la fois immature et corporelle qui transcende véritablement l’intention de Houellebecq d’ériger le personnage en parangon iconique et sexué de son époque.

(c) Simon Gosselin

(c) Simon Gosselin

« Je ne sers à rien, dit Bruno avec résignation. Je suis incapable d’élever des porcs. Je n’ai aucune notion sur la fabrication des saucisses, des fourchettes ou des téléphones portables. Tous ces objets qui m’entourent, que j’utilise ou que je dévore, je suis incapable de les produire ; je ne suis même pas capable de comprendre leur processus de production. Si l’industrie venait à s’arrêter, si les ingénieurs et techniciens spécialisés venaient à disparaître, je serais incapable d’assurer le moindre redémarrage. Placé en dehors du complexe économique-industriel, je ne serais même pas en mesure d’assurer ma propre survie : je ne saurais comment me nourrir, me vêtir, me protéger des intempéries ; mes compétences techniques personnelles sont largement inférieures à celles de l’homme de Neandertal. Totalement dépendant de la société qui m’entoure, je lui suis pour ma part à peu près inutile ; tout ce que je sais faire, c’est produire des commentaires douteux sur des objets culturels désuets. Je perçois cependant un salaire, et même un bon salaire, largement supérieur à la moyenne. La plupart des gens qui m’entourent sont dans le même cas. Au fond, la seule personne utile que je connaisse, c’est mon frère » Michel Houellebecq, Les Particules Elémentaires.

En conclusion, en proposant une adaptation fidèle et complète du roman de Michel Houellebecq, Julien Gosselin livre un spectacle d’une très belle facture, sexy autant que percutant.

Les Particules Élémentaires : c’est cru, c’est nu, c’est beau et c’est nous. Un peu. 

adaptation et scénographie : Julien Gosselin
création musicale : Guillaume Bachelé
vidéo : Pierre Martin
son : Julien Feryn
lumière : Nicolas Joubert
costumes : Caroline Tavernier

avec
Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Alexandre Lecroc, Marine De Missolz, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, et Tiphaine Raffier.

A découvrir jusqu’au 14 novembre à lOdéon, Théâtre de l’Europe (Ateliers Berthier) puis en tournée :

Le Quartz – Brest, les 18 et 19 novembre 2014 /

Théâtre National de Bretagne – Rennes, les 21 et 22 novembre 2014 /

Le Phénix – Valenciennes, les 25 et 26 novembre 2014 /

La Filature -Mulhouse, les 28 et 29 novembre 2014 /

Lieu Unique – Nantes, les 2 et 3 décembre 2014 /

L’Espal- Le Mans, les 5 et 6 décembre 2014 /

Théâtre d’Evreux (Festival Automne en Normandie), le 9 décembre 2014 /

Le Préau – Vire, le 12 décembre 2014 /

Centre Dramatique Régional de Tours, du 16 au 19 décembre 2014 /

La Criée – Marseille, du 8 au 10 janvier 2015 /

Théâtres en Dracénie – Draguignan, le 13 janvier 2015 /

CNCDC – Châteauvallon, les 16 et 17 janvier 2015 /

La Comédie – Saint-Etienne, du 21 au 23 janvier 2015 /

La Comédie – Valence, les 27 et 28 janvier 2015 /

Château Rouge – Annemasse, le 31 janvier 2015 /

Les Célestins – Lyon, du 3 au 7 février 2015 /

Théâtre des 2 rives – Rouen, du 11 au 13 février 2015 /

La Faïencerie – Creil, le 17 février 2015 /

Théâtre de Cornouaille – Quimper, les 26 et 27 février 2015 /

La Comédie – Clermont-Ferrand, du
4 au 6 mars 2015 / MC2 – Grenoble, du 10 au 21 mars 2015 /

TNT – Toulouse, du 25 au 28 mars 2015 /

Le Théâtre – Lorient, les 1 et 2 avril 2015 /

CDN – Orléans, du 8 au 10 avril 2015 /

TAP -Poitiers, les 13 et 14 avril 2015 /

Le Moulin du Roc – Niort, le 17 avril 2015 /

Nouveau Théâtre -Besançon, du 20 au 22 avril 2015 /

Théâtre de Vidy Lausanne, les 29 et 30 avril, 1er mai 2015 /

Espace Malraux – Chambery, les 5 et 6 mai 2015 /

Bonlieu – Annecy, les 12 et 13 mai 2015 /

Théâtre de l’Archipel – Perpignan, les 19 et 20 mai 2015 /

NTA – Angers, les 26 et 27 mai 2015 /

L’onde – Vélizy-Villacoublay, le 30 mai 2015 /

Théâtre des 13 vents – Montpellier, du 15 au 19 juin 2015

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Entendu dans la salle : « Je ne le voyais pas si jeune Michel Houellebecq… ».

A propos de Alban Orsini

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