1993, la tarte à la crème générationnelle et prétentieuse de Julien Gosselin.

S’il nous avait bluffés avec son indéniable talent d’adaptation de Michel Houellebecq dans Les Particules Élémentaires ou bien encore de Roberto Bolaño dans le monstrueux 2666, nous étions plus critiques quant aux mises en scène proposées jusque-là par Julien Gosselin, ces dernières lorgnant tout de même bien trop vers ses contemporains (Jan Lauwers, Krzysztof Warlikowski…) pour proposer une « patte » originale ou bien encore un « style Gosselin » reconnaissable. Excusable pour Les Particules, le procédé devenait franchement gênant sur 2666. Soyons honnête : de style, Julien Gosselin n’en a tout simplement pas – ou bien pas encore, ce qu’il convient de dénoncer une nouvelle fois ici.

Dire que nous attendions le déjà encensé « 1993 » avec un certain scepticisme est peu dire, tant la « hype » Gosselin semble tout emporter dans les médias depuis quelques années sans qu’aucune voix ne puisse s’y opposer.

Que vaut objectivement « 1993 », spectacle mis en scène par Julien Gosselin d’après le texte spécialement écrit pour lui par Aurélien Bellanger ?

Pas grand-chose malheureusement, car ce qui se voulait une réflexion puissante sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui vire en simulacre théâtral pompeux.

(c) Alban Orsini

Un texte abscons et caricatural de Francis Fukuyama, « La Fin de L’Histoire ? », accueille le spectateur qui, passé deux lignes, abandonne sa lecture. S’enchaîne ensuite un premier long tunnel (!?) étirant une idée scénique sur environ ¾ d’heure de déclamation ridicule d’un texte poussif évoquant pèle-mêle le tunnel sous la Manche, l’eurodance de 2 Unlimited, la crise des migrants, la ville de Calais, le CERN… sans que l’on puisse vraiment trouver à quoi s’accrocher tant rien ne fait sens mis ensemble. Le constat est sans appel : ce texte, tel qu’il est donné, sonne terriblement creux. On a véritablement l’impression d’être stupide face à ce texte indigent rendu inaudible par l’emphase ampoulée de l’ensemble. C’est un peu comme si quelqu’un nous lisait sa liste de course en prétendant qu’il s’agit de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et qu’elle est d’une force rare. Caricaturale, la séquence énerve, gonflée qu’elle est par une intention finalement peu généreuse envers le public. C’est très beau, mais qu’est-ce que c’est vide !

(c) Jean-Louis Fernandez

La deuxième séquence rattrape un peu le spectacle bien qu’elle s’embourbe une nouvelle fois dans une faconde gorgée d’arrogance et d’immaturité. Pire, la scénographie y souffre d’un manque d’idées évident…

Pire preuve de ce manque de précision scénique : le nouveau long tunnel marquant le changement de décor de la dernière séquence intitulée « Erasmus ». Gosselin nous propose une sorte de diaporama censé nous faire patienter pendant que les techniciens et les comédiens installent le tableau suivant. Amateur, une projection vidéo nous invite à lire les paroles d’un titre du groupe suédois générationnel Ace of Base : Happy Nation. Empruntant le procédé éculé de Xavier Dolan (avec qui il partage cette même manie qui consiste à agréger les effets de forme) censé provoquer un décalage entre référence(s) et sens, la séquence ne parvient ni à faire sourire ni à faire perdre de vue sa fonction principale : combler un vide scénographique. C’est long, fat et ridicule. Tout concourt à sortir le spectateur du spectacle et de son sens dont on ne doute pas de l’intelligence ni de la justesse.

Mais ce n’est rien comparé à la dernière séquence « Erasmus » donc, qui nous propose de découvrir une jeunesse outrageusement grotesque (la « jeunesse » selon Gosselin est une jeunesse désabusée qui drague, baise, se drogue, s’alcoolise, n’a plus d’illusions…). Comment peut-on peindre en 2017 un tel tableau des années 90 sans se rendre compte de son aspect caricatural ? Comment peut-on à ce point surjouer sa propre jeunesse constamment pour en faire un concept aussi suranné ? En guise de conclusion à cette séquence imbuvable, Julien Gosselin enfonce d’ailleurs le clou de la balourdise en décrivant de manière quasiment tautologique la montée du nationalisme dans la jeunesse européenne, surlignant à gros trait jusqu’à l’overdose un propos déjà bien grossier.

Ainsi et à chaque moment de « 1993 », on ne peut s’empêcher d’entendre la volonté vociférée de Julien Gosselin de revendiquer sa verdeur, son impertinence, son érudition alors qu’il ne propose au final qu’un théâtre daté, parodique, prétentieux et référencé. Là où Thomas Jolly – de la même génération – parvient à toucher le spectateur avec une générosité débordante et canaille, Julien Gosselin s’embourbe dans une boursouflure suffisante que rien ne sauve jamais hormis les oeillères que pourraient être tentés de porter certains spectateurs.

Passons également sur la musique (qui ressemble parfois à du Era… pour dire…), pompeuse à souhait…

(c) Jean-Louis Fernandez

Hormis la fraîcheur des comédiens du Groupe 43 (sortis de l’École du TNS), leur investissement et la beauté visuelle de quelques séquences, rien ne sauve ce spectacle décevant et exaspérant. Le verdict est sans appel : 1993 est une jolie coquille vide qui se croit pépite.

A découvrir au Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 20 janvier puis en tournée

24 – 25 janvier 2018 : Thalia Theater Hambourg
16 – 17 mars 2018 : Valenciennes / Le Phénix – Scène nationale, Pôle européen de création
26 mars -10 avril 2018 : TNS – Théâtre National de Strasbourg
17 – 21 avril 2018 : Théâtre de Liège (Belgique)
16 – 18 mai 2018 : Théâtre Vidy-Lausanne
15 – 16 juin 2018 : Printemps des comédiens-Montpellier

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