poppy_promo_brighton-19-small

Comme le fait remarquer David Lynch[1], « un commencement est un moment d’une délicatesse extrême« . Une délicatesse devant laquelle les mots s’effacent, et leurs trahisons se dispersent. Imagine-t-on une goutte d’eau enchaînée à une plume ?

Feather et Rain[2] enchaînés pour ce live.

Et si la musique était une description transcriptrice ? Un mécanisme de copie par les sens, de l’essence objective que nous ne pouvons exprimer par le langage usuel, pour l’utiliser afin de créer de la matière musicale, seule façon de se réconcilier avec le monde, attendu que la musique ne ment jamais.
De toutes les clés qui ouvrent les partitions[3] du monde, elle ne serait plus que la clé de voûte d’une renonciation universelle.
L’humanité n’a rien inventé qui ne soit déjà présent dans la nature. Tous les artefacts humains sont faits à partir de particules élémentaires naturelles[4]. A partir de là il n’y a  plus d’opposition entre nature et culture. Partout où l’homme a hiérarchisé sa différence avec la nature, il a crée des classes. Dans la langue de leurs luttes, se fait et se défait notre monde.
La musique est un langage qui demande, pour le comprendre, de déposer toutes dualités, comme on déposerait les armes, pour laisser la culture être un langage de la nature, et rien d’autre.
De Mozart qui cherchait à reproduire le chant des oiseaux dans sa musique, à George Crumb, celui du vol funeste de l’ange noir de la mort, nous, humains, traduisons de la nature, un langage musicale.

Traduire, c’est trahir[5]

Traduire en musique nos impressions, c’est en effet trahir le monde des hommes pour lui préférer un autre langage. Le trahir parce que tourner le dos à sa domestication.
Il n’y a pas de musique dans la nature, alors que la musique est un constant retour vers elle, et ce depuis les premières transes chamaniques qui ont fait sortir les première mélopées des grottes primitives.
Poppy Ackroyd a grandi au cœur de la mégalopole londonienne, dans une famille toute entière tournée vers l’expression artistique. Une mère écrivain et galeriste, un frère artiste et un père[6] peintre. Ses tableaux lui ont donné une certaine notoriété et viennent illustrer toutes les pochettes d’albums de The Hidden Orchestra, le groupe dans lequel officie la jeune femme.

tableau

Tableau de Norman Ackroyd, couverture de l’album Archipelago

Dès l’âge de 5 ans, Poppy commence la musique avec une simple flûte puis très vite le violon et le piano remplacent la machine. Elle entre au Guildhall School of  Music and Drama[7] vers l’âge de 7 ans. Elle intègrera un master en piano à Edinburgh dans la continuité de ses études musicales. Elle restera pour son cursus dans la ville avant de redescendre à Brighton. A l’université Poppy est attirée par la musique contemporaine et rencontre certains de ses plus grands compositeurs, comme Helen Grime, Haflidi Hallgrimsson ou encore Marina Adamia.

Ces rencontres lui apprennent la façon exacte dont les compositeurs veulent voir leurs pièces interprétées. Ce qui renforce son intérêt pour les techniques de jeu au piano, ainsi que pour la musique du XXe siècle. Son répertoire s’enrichit des œuvres de Leoš Janáček, Claude Debussy, Toru Takemitsu, Kurtag ou Helmut Lachnemann.

En même temps, concerts et musiques électroniques finissent de charpenter ses influences. Aphex Twin, Amon Tobin, Cinematic Orchestra, Bonobo, Fourtet, Jon Hopkins parmi d’autres enrichissent son répertoire.

Ainsi, c’est alors qu’elle commence à écrire sa propre musique que Poppy Ackroyd réalise que d’autres artistes vont dans la même direction. Haushka, Nils Frahm ou encore Max Richter finissent de remplir son espace sonore.

La compositrice définit sa musique comme étant instrumentale, délicate et atmosphérique. On aimerait pour elle un nouveau mot, atmos-féérique. Elle parle de sculpture pour parler de musique. Quand elle commence l’écriture, elle sent que le résultat final est déjà là. Elle coupe alors, supprime ou élague pour trouver le morceau caché derrière[8]. A la question de savoir quelle est la différence entre sa musique et la musique répétitive (Philipp Glass, Terry Riley pour les plus connus) ? Ackroyd se défend de vouloir ressembler à qui que ce soit, mais sait très bien qu’on ne peut échapper aux influences. Elle s’est fixée en tant que compositrice, à n’utiliser que le violon et le piano, en dehors de quelques utilisations exceptionnelles de claviers et cordes. Poppy explique vouloir créer quelque chose d’intime et organique. S’il y a quelques boucles, la musicienne les utilise plus en ajoutant à chaque répétition une gradation, qui donne à sa musique une plasticité en effet très organique.

Pour son premier album[9], la musicienne compose autour de son piano et de son violon uniquement. Elle déclare qu’avoir des limites instrumentales lui fait d’avantage se concentrer sur le message émotionnel de la musique et son expression. Tout en renforçant la cohésion de l’album.

Ce qui est évident chez Poppy Ackroyd, c’est la cohérence évidente dans ce qu’elle fait, et la cohérence c’est la simplicité et la simplicité c’est l’évidence, ainsi le cercle est fermé et nous retournons aux fondamentaux. A la question « que cherches-tu à atteindre à travers la musique ? », sa réponse nous ramène aux origines de la musique, à ce qu’elle a toujours été et sera toujours.

« Je cherche à exprimer des histoires et des émotions que je ne peux exprimer avec les mots. Je suis quelqu’un de très ouvert à la conversation mais il y une façon de communiquer à travers la musique qui en dit bien plus que n’importe quelle conversation. Je crois que quand on le fait avec beaucoup d’honnêteté on peut vraiment « parler » aux autres. Vous ne saurez jamais si ils pensent sensiblement la même chose ou pas, mais c’est important pour moi de le partager. »

C’est pour le partager justement que depuis 10 ans, elle est un des piliers de la formation de Joe Acheson, The Hidden Orchestra, une des expériences musicales les plus intéressantes de la scène européenne actuelles.[10]
Mais c’est une autre histoire, celle de la prochaine chronique.

Ce que David Lynch aurait dû savoir, c’est qu’une fin[11] est un moment tout aussi délicat qu’un commencement. Peut être même plus. Ce qui nous a tenus debout jusque là, le cœur de tous nos mouvements, s’éteint et il faut revenir sur terre, voire même en dessous. Nos mots n’ont hélas pas plus de sens pour une fin que pour un début. Seuls les actes comptent, et la musique, encore une fois, ne ment jamais.

 

 

Traduction Poppy Ackroyd

Merci à la Dream Team de la Trad : Giulia et Tigrane


 

Son site : http://poppyackroyd.com/

Sa page Facebook : https://www.facebook.com/poppyackroydsounds/

 


[1] Dune

[2] Feather : plume, rain : pluie. Deux morceaux composés par Poppy Ackroyd.

[3] Que sens de « divisions » en plus du sens musical.

[4] Notre culture, nos temples, nos pierres taillées, nos couleurs, notre lumière, nos habits, nos carburants, tout est fait de combinaisons d’éléments naturels.

[5] Ou comme le fait dire Jim Jarmush dans Paterson, « Lire des vers traduits, c’est comme prendre une douche en imperméable ».

[6] http://www.normanackroyd.com/

[7] http://www.gsmd.ac.uk/

[8] Ce qui ressemble en tout point à l’écriture.

[9] Escapement en 2012

[10] La prochaine chronique est consacrée au groupe à travers une interview de Joe Acheson

[11] Une fin en forme de pointillé puisque Poppy Ackroyd change de la bel, prépare un nouvel album et nous invite à une année pleine d’évènements à suivre….

A propos de Vasken Koutoudjian

Laisser un commentaire