muguette

Parmi les nombreuses casquettes qu’il a portées (critique, historien du cinéma, acteur, réalisateur, scénariste, essayiste, dramaturge, journaliste…), celle de romancier occupe une place à part chez Jean-Pierre Bouyxou. Pendant une période relativement courte, de 1979 à 1982, il écrit sous divers pseudonymes quatorze romans érotiques pour les mythiques éditions du Bébé Noir puis de La Brigandine avant de définitivement (?) tourner la page.

A ce corpus romanesque qui mérite assurément d’être (re)découvert, il convient d’ajouter le cas particulier de Muguette puisque ce livre, exhumé aujourd’hui par La Musardine, n’était pas destiné à être publié. Ecrit en 1971 et lu à haute voix pour faire rire ses amis les plus proches, Muguette est avant tout un délire de potache où Bouyxou s’amuse comme un petit fou à repousser le plus loin possible les limites de la bienséance et du bon goût. Comme il le raconte dans sa succulente préface, ce sont ses amis qui le poussèrent à publier ce livre qui finit, après bien des déconvenues, à sortir en 1980 sous la bannière des éphémères éditions Baston (un nom emprunté à une chanson de Renaud), créées à l’occasion par… Raphaël G.Marongiu (autre pilier de La Brigandine qui illustra cette édition originale) et Jean-Pierre Fontaine, les deux amis évoqués plus haut.

Muguette narre les aventures improbables d’une fraîche adolescente orpheline qui parcourt le monde avec sa meilleure copine Tapée-la-Youpette et qui croise au long de son périple des vieillards libidineux, des personnages monstrueux et cruels, un beau légionnaire, des nains abjects et même Fantômas ! Très vite, le lecteur comprend que Bouyxou se moque éperdument de ce récit rocambolesque et qu’il n’est qu’un prétexte à un délire totalement foutraque et résolument obscène. Mettons en garde l’éventuel lecteur de ce roman : Muguette est construit sur une succession de situations scabreuses où l’auteur s’interdit le moindre tabou et s’amuse visiblement, comme un sale garnement, à imaginer les pires insanités. Rarement on aura lu un livre allant aussi loin dans la description d’horreurs et de « perversions » en tout genre. Tout y passe : viol, crime, sadisme, zoophilie, pédophilie, inceste, infanticide, urolagnie, scatologie, émétophilie et même le cannibalisme :

« Mummh ! fit la négresse, ça me rappelle les rosbeefs de missionnaires que feu mon tonton aimait nous préparer quand j’étais petite fille. Mais y a pas à dire : la viande de jaune ne vaudra jamais la viande de blanc. »

Ce catalogue pimenté d’abominations rigolardes fit dire à Dominique Leroy, éditrice pourtant chevronnée de littérature corsée à qui Bouyxou avait proposé son manuscrit : «  Monsieur, j’édite des écrivains, pas des malades mentaux. » ! Pourtant, en réduisant le roman de Bouyxou à cette dimension, cette dame est sans doute passée à côté de sa dimension résolument burlesque et surréaliste. Lorsque Muguette tire sur le chibre d’un contrôleur de train chinois pour lui donner une longueur de plusieurs mètres et s’en servir comme une espèce de lasso pour le ligoter, on est plus du côté du cartoon et d’un Tex Avery hard que de la littérature « rose » habituelle. On pense parfois aux Rouilles encagées, le court récit pornographique du poète surréaliste Benjamin Péret : même volonté de briser toutes les entraves du langage, même désir d’affirmer la souveraine liberté d’une écriture débridée, même volonté de provoquer.

Avec Muguette, Bouyxou joue d’ailleurs beaucoup avec les références, qu’elles soient littéraires ou cinématographiques. On pense d’abord à Sade pour la cruauté de certains passages mais surtout aux œuvres licencieuses de Pierre Loüys et d’Apollinaire (un trajet en train renvoie bien évidemment aux Onze mille verges). Bouyxou s’amuse également à pasticher certains genres littéraires en nous proposant un chapitre en alexandrins de mirliton et un passage narré sous forme de poésie lyrique très hugolienne ! Mais l’inspiration première est, bien évidemment, la littérature feuilletonesque de la fin du XIXème siècle que l’auteur affectionne particulièrement et dont il parodie le ton parfois mélodramatique, sentencieux, paternaliste voire raciste.

Grand cinéphile devant l’éternel, Bouyxou s’amuse également à parsemer son roman de clins d’œil au septième art. Le docteur Calistratus et le nain Karl proviennent du Sang du vampire d’Henry Cass tandis que le robot muni de longs bras articulés où viennent s’empaler les héroïnes s’appelle Hal et sort tout droit du 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

Au bout du compte, Muguette est une sorte de grand bric-à-brac complètement foutraque qui provoquera, au choix, un grand rire salutaire (c’est souvent le cas) ou des haut-le-cœur (j’avoue que j’ai eu un peu de mal avec le viol et le dépeçage d’un nourrisson !).

Pour ceux qu’intéresse l’œuvre romanesque de Bouyxou, ce livre est aussi passionnant dans la mesure où il apparaît comme une sorte de matrice débridée des romans qu’il écrira pour le Bébé Noir et La Brigandine : le nain Karl et le docteur Calistratus réapparaîtront dans son Frankenstein, de fille en aiguilles, la structure de roman-feuilleton rocambolesque sera reprise dans le génial Les Clystères de Paris et on retrouvera dans Science et vit un « interlude » semblable à celui de Muguette où il sera également question de l’écrivain Félicien Champsaur. Toujours dans Science et vit, des petits schtroumfs lubriques effectueront une ronde salace d’un genre très particulier que l’on retrouve dans Muguette, exécutée par sept nains !

S’il s’adresse bien évidemment, selon la formule consacrée, à un public très averti, ce curiosa extravagant et outrancier mérite sans aucun doute le détour.

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Muguette (1980) de Jean-Pierre Bouyxou

Éditions La Musardine (2016)

8.95 €

Sortie le 24 avril 2016

A propos de Vincent ROUSSEL

1 comment

  1. Jean-Pierre Bouyxou dédicacera Muguette à Hors-circuits le jeudi 19 mai à l’heure de l’apéro (de 18h30 à 20h).
    Hors-circuits, 4 rue de Nemours 75011 Paris (Parmentier/ Oberkampf)

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