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Chaque mot dans la figure

en sait long sur le cercle vicieux

et ne le dit pas

(Herta Müller, extrait de son discours lors du Nobel)

 

 

Inutile d’imaginer snobisme et jouons carte sur table : nous ne connaissions pas réellement Herta Müller, pourtant couronnée du prix Nobel de Littérature en 2009.

Il faut dire qu’à l’époque la France ignorait à peu près tout de cette auteur issue de la communauté souabe, minorité allemande de Roumanie, qui entre pleinement en littérature comme au combat en 1979, lors de son éviction de son poste de traductrice dans une usine par la Securitate avec qui elle refusa de coopérer en balançant ses proches de l’Aktiongruppe, et dont seuls trois de ses ouvrages avaient parus chez trois éditeurs différents. Belle inconnue que celle dont l’Académie louera la capacité à avoir « avec la densité de la poésie et la franchise de la prose, dépeint l’univers des déshérités », et sa manière de donner « une image de la vie quotidienne dans une dictature pétrifiée ».

Ces axes majeurs, qu’elle poursuivra toute sa carrière pour dénoncer l’oppression des hommes, la peur et la douleur, sont déjà au cœur de son premier ouvrage, largement autobiographique, Dépressions, que Gallimard publie aujourd’hui pour la première fois en français dans sa version intégrale. Intégrale parce que l’ouvrage, comme tous ceux parus sous la dictature roumaine, fut expurgé, censuré, interdit.

Dans ces chroniques de mœurs villageoises, ou plutôt ces images tant les êtres semblent y flotter, il y a la mère, silencieuse et violente, le père, coureur et frustre, dont on ira visiter la tombe un jour de Toussaint (Tango appuyé), les voisins et les amours de jeunesse, les animaux et les peurs nocturnes, diurnes, matin et soir. On s’épie, on critique, on fait « comme il faut », et on s’arrange, comme dans tous les temps des villages du monde. On s’arrange quitte à mentir, pour faire bien. Quitte à souffrir sans voir.

ANGST, Printemps, été, hiver. Serpents, morts des hommes et des bêtes, sang qui coule, arbres gelés, curés et sorcières endeuillées, bus peuplés de morts, bas résilles pour cimetière gris, tromperies et pommes gâtées, etc. : ce bréviaire complexe, empruntant tout autant au naturalisme qu’à une distorsion proche du conte compose l’éternel panoramique à 360 du véritable instant de bravoure du recueil, Dépressions, longue nouvelle qui lui donne son titre, portrait inlassable de ce petit village de rien où trop s’est accumulé, mélangeant la douleur et la violence sous des images décharnées et drues, banalement et obstinément quotidiennes.

Tout cela sera déjà bien suffisant, si au sortir de l’enfance ne se traçait pas une autre oppression, adulte, systémique : celle du totalitarisme communiste, étendant ses longs doigts noirs sur la fin du recueil, à travers de drôles de contes ironiques dont on apprend en postface qu’ils sont justement ceux qui furent censurés au long des ans.

C’est la grenouille qui dit le temps qu’il fait plutôt que le temps qu’il faut (L’opinion), Inge virée sans ménagement de son usine et qui erre dans une ville de fantômes en uniformes ou dans la bureaucratie absurde (Inge), c’est Monsieur Wultschmann, sourire poli de tous les vieux cons qui justifient les pires exactions mais-vous-verrez-quand-vous-aurez-vécu, scandé par une répétition du nom qui frise la blague douteuse ou l’autosatisfaction (Mr Wultschmann dit, Mr Wultschmann sait, Mr Wultschmann hurle).

Ecriture harassante, épuisante parfois, toute de répétitions, d’images fuyantes, de coq à l’âne et se refusant à sortir du discours indirect ou du descriptif, cette prose blanche, grise, noire, en perpétuelle sourdine rappelle dans son meilleur la tristesse d’un Carver, ou la douleur obstinée d’un Paul Celan. Loin du narratif, c’est une poésie en prose fiévreuse, dans les deux sens du terme : celle ardente, qui pousse sans cesse de l’avant, à dire, malgré tout, à extirper. Et celle de la fièvre maladive, dont le tissu serait de ces images qui n’apparaissent que dans les délires à 40°C, suant dans des draps sales.

Acharnement et lutte, car il semble y avoir toujours un secret, sous les mots, sous le vernis du rien ; une puanteur, une noirceur ou un silence, un non-dit ou tout du moins un non-écrit que l’écriture va se charger, si ce n’est de révéler, tout du moins de circonscrire ou transmettre.

C’est ce qui se cache sous cette trace brune des règles, sous l’hypocrisie obscène du père trompant sa femme sous les yeux de la fille en allant vendre la récolte (Poires Pourries), un serpent tapi dans les fourrés, la gifle honteuse reçue de la mère, un veau dont on brise volontairement la patte pour pouvoir l’abattre, et dont les chats suçoteront les yeux abandonnés sur la patte.

« Dépressions » est un livre oppressant, parfois repoussant, ardu et douloureux, qui se ponctionne plus qu’il ne se lit. Qui se repose et emporte avant de rejeter vers le bas-côté. Usant et incantatoire : le vomi d’une âme et du souvenir, une bile noire sous l’affligeante banalité du temps villageois.

Pas étonnant que ses Chroniques du village se finissent d’ailleurs au cimetière, regardant le village voisin : de l’un à l’autre, l’un ou l’autre, c’est le portrait d’une peuplade de morts et de fantômes, bouffée de mensonge. Terrain de l’enfance et des souvenirs bafoués, ces peurs et ces humiliations, c’est l’histoire du village humain.

Éditions Gallimard, Collection « Du monde entier », 192pages, 17.80 euros.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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