hungryhearts_affiche

Saverio Costanzo aime les âmes fissurées – de la névrose à la folie, celles dont le monde se fantasme et s’emplit de fantômes. On comprend aisément que le roman de Marco Franzoso le hanta avant qu’il ne se décide à l’adapter un an et demi après, en sept jours, sans avoir besoin de le relire. Après le choc de La solitude des nombres premiers, dire que nous étions impatients du résultat tient de l’euphémisme. Un peu trop peut-être.

Dans Hungry Hearts, il sera également question d’un duo sur la corde raide, de meurtrissures et d’abime. Ce que ne laisse nullement présager la séquence d’ouverture, abrupte, aussi ludique que baignant dans une étrange trivialité. Indéniablement, le cinéaste aime arriver là où on ne l’attend pas. Cette rencontre de Mina et Jude dans les toilettes d’un restaurant chinois, alors qu’il a de sérieux problèmes digestifs, introduit pourtant d’emblée le huis clos, comme un curieux prélude à la terreur de l’enfermement qui suivra. A coup de sauts dans le temps astucieusement menés, Costanzo montre l’évolution du couple, jusqu’à la naissance du premier enfant, ce bouleversement où tout bascule. Costanzo orchestre d’abord la mélodie d’Hungry Hearts « à l’américaine » et se complait de manière déconcertante dans les archétypes d’un certain cinéma indépendant, nourri à Cassavetes et estampillé Sundance : caméra portée effleurant les visages pour mieux capter les mouvements et palpitations de vie, les visages envahissant l’écran au point qu’on sente leur respiration. Le cinéaste opère plutôt bien le glissement, subrepticement, introduisant sans crier gare une réaction surprotectrice de la mère, authentique reflet de préoccupations toutes contemporaines dans laquelle la réalité cède facilement le pas à la paranoïa. Peur de la pollution, de l’empoisonnement par la malbouffe : elle revendique son droit à une vie saine – nourriture bio, vers le végétalisme. Méfiante de la médecine officielle, elle préfère prodiguer ses propres soins individualisés au nouveau né… jusqu’à mettre en danger sa vie, sous le regard effaré et incrédule de Jude.

hungryhearts0

© D.R.

Etude clinique, dérive d’un couple, drame familial, film d’horreur ? L’hésitation de Costanzo laisse perplexe et rend toute immersion impossible. En louvoyant sur les tons et les genres, le cinéaste condamne Hungry Hearts au déséquilibre et au fragment, incapable d’en inventer l’atmosphère. Dans La solitude des nombres premiers, l’univers fantasmatique nourri au bis des années 70 se faisait miroir du labyrinthe mental de ses héros. Ses choix formels éclatés, sa diversité des influences en épousait délicatement ses thèmes offrant une œuvre bouleversante et fragile. Hungry Hearts avait tout pour être le digne héritier de ce fusionnement des genres qu’était le Syndrome de Stendhal d’Argento, giallo magnifié en tragédie intime. Mais qu’est ce qui fait que ça ne fonctionne pas, ici, que le mélange n’opère que très rarement ? Au lieu de s’affiner et de s’affirmer, la singularité de La solitude se mue ici en un collage grossier de styles, des pièces éparses qui ne se rassemblent jamais. Lorsqu’il se décide enfin à choisir c’est pour céder aux sirènes de l’archétype du thriller psychologique convenu à la Single White Female, comme si Hungry Hearts, au fond n’avait jamais cessé de déguiser ses clichés. Costanzo s’enferme lentement dans une mécanique aussi prévisible que son intrigue, jusque dans une résolution manichéenne – deus ex machina – qui évacue définitivement la complexité et la douleur des personnages.

Trop programmatique pour convaincre, Hungry Hearts n’en reste pas moins fascinant dans ce qu’il tente et échoue. Indéniablement Costanzo excelle à installer une atmosphère délétère qui emprunte au genre pour mieux traduire le gouffre des âmes. Le décor, les éclairages, le grain se font le reflet des contours incertains des personnages au bord du gouffre. Hungry Hearts réserve son lot de beauté, des cadrages d’appartements ou de plongées inquiétantes dans les escaliers, une photo teintée de couleurs primaires qui s’effacent dans l’obscurité qui rappellent des moments d’Argento, Martino ou Barilli. Costanzo sait provoquer l’angoisse par le lieu, créer l’insolite par l’image fulgurante. La mise en scène devient chaotique, l’état de panique des personnages, se transmettant à la forme. La panique des héros contamine l’espace ; à la manière de Polanski lorsqu’il saisissait le délire de son locataire, Costanzo capte la perception altérée en employant le grand angle, déformant les visages et les contours de l’appartement… jusqu’à la redondance. De part le tiraillement de ses inspirations et sa curieuse explosion des points vue, Hungry Hearts a quelque chose de parfaitement schizophrène, enchainant des séquences à la fois attendues et contradictoires entre l’extériorité et l’intime.

hungryhearts1_affiche

Encore cette fascination pour la fêlure, Costanzo est nettement plus doué lorsqu’il filme son personnage féminin que son sympathique héros, trop passif et manquant singulièrement d’énergie. Dès lors, ce va-et-vient entre les deux paraît arbitraire, la caméra se faisant bien plus magnétique lorsqu’elle filme Mina. Il aurait été plus pertinent et étouffant de ne suivre qu’elle dans sa descente aux enfers, sa lucidité qui s’effondre, pour nous faire perdre pied à notre tour. Mina évoque une Rosemary polanskienne, mais qui aurait tout imaginé, laquelle serait son unique Diable. On regrette d’être finalement laissé de côté de ce qui aurait pu être un magnifique voyage dans les méandres d’un labyrinthe sans issue.

Le véritable enjeu d’Hungry Hearts était dans ce portrait d’une femme à la dérive, terriblement seule au sein d’une société moderne exsangue, propre à faire naître phobies et folie. Seule avec soi-même, dans un monde d’hommes, dominé par une médecine masculine, Mina se laisse aspirer par son processus mental. Semblable à l’héroïne de Safe de Todd Haynes, allergique au monde et à sa modernité, elle s’isole progressivement du monde et de la vie. Comme une irrésistible attirance pour le vide, nos regards restent portés vers elle. On aurait aimé un Hungry Hearts aussi beau que le jeu d’Alba Rohrwacher, capable à maintenir à elle seule le doute. On aurait aimé un Hungry Hearts autant sur le fil que son personnage, entre l’émotion et la terreur qu’elle inspire, toujours prêt à se rompre.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

Laisser un commentaire