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Kleber Mendonça Filho – « Aquarius » (2016)

Le deuxième long métrage du réalisateur brésilien s’est fait remarquer lors du dernier festival de Cannes, d’abord pour le film lui-même, la splendeur de son actrice sexagénaire Sonia Braga, ancienne icône du cinéma brésilien, et pour la posture héroïque de son équipe qui manifestait sur les marches du palais contre la destitution de Dilma Rousseff. Indépendamment de ce geste qui a valu au film une interdiction aux moins de 18 ans dans son pays (finalement réduite au moins de 16 ans) – retour de bâton et censure politique avouée –, « Aquarius » poursuit la démarche des « Bruits de Recife » en entremêlant récit intime et histoire du Brésil. Les maisons et quartiers sont les miroirs retournés d’un « inconscient » historique (l’esclavagisme et ses conséquences contemporaines) ou les cibles d’un capitalisme sans frein ni patrie. Contre la mutation immobilière en cours et sa ségrégation sociale, le personnage d’héroïne résistante incarné par Clara (Sonia Braga) devient une allégorie, et le vestige bel et bien vivant de l’utopie des années 60-70 : prôner la liberté, l’ouverture et le métissage contre les régressions culturelles et démocratiques, à fortiori en temps de dictature militaire, ce cancer qui a rongé et ronge encore le sein du pays. Le propos imagé du film, et l’héritage générationnel qu’il revendique, acquièrent avec l’actualité politique récente une pertinence rétrospective assez troublante.

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Cette générosité et cette indépendance d’esprit se sont incarnées au Brésil dans le mouvement tropicaliste, dont certains ont payé le prix (les chanteurs Caetano Veloso et Gilberto Gil persécutés puis contraints à un exil de plusieurs années), et ce n’est pas un hasard si Clara est, dans le film, une ancienne critique musicale, encore attachée à ses disques vinyle à l’heure de la virtualisation numérique – autre forme de dévoration capitaliste et de désincarnation économique. Le message est des plus simples : il faut faire perdurer la mémoire des lieux, leur imaginaire sensuel, le plaisir et les idéaux qui se sont accomplis à travers les êtres et les choses (les disques de l’appartement familial menacé) pour ne pas devenir des fantômes errants ou de jeunes prédateurs amnésiques. Le tissu métaphorique du film le rend une nouvelle fois passionnant mais en constitue inversement la limite à cause de ses images appuyées. Celles-ci ne permettent pas toujours à l’imaginaire de se déployer. Le cancer des âmes et des corps est comme la gangrène qui hérisse le littoral par sa démesure immobilière. La société est composée de fossoyeurs qui s’empressent d’effacer les idéaux, en bâillonnant l’individualisme et l’anticonformisme. C’est aussi le procès un peu trop édifiant d’une jeunesse sans rêves en perte d’humanité (la propre fille de Clara et Diego, le petit fils du propriétaire de l’immeuble, businessman avide formé aux États-Unis)… Il n’en reste pas moins que le cinéma de Kleber Mendonça Filho est aussi généreux que les idées qu’il défend (parfois avec schématisme), narrativement et cinématographiquement. Une sorte de laboratoire formel inspiré des maîtres des films « de genre » (Carpenter, De Palma, Hitchcock…), mis au service de projets accessibles et ambitieux. « Aquarius », même s’il prend la forme moins spectaculaire du portrait féminin, au risque de glorifier son personnage, partage avec « les Bruits de Recife » ce goût d’un cinéma aventureux aux tonalités très libres…

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De nombreux échos formels rattachent « Aquarius » à « …Recife » : même ouverture sur des photographies en noir et blanc, le front de mer « bombardé » de tours succédant aux images des plantations avant que la fiction, en couleur, ne prennent le relai ; même chapitrage « feuilletonesque » qui fait avancer sourdement le récit en s’appuyant sur des évènements quotidiens, en apparence anodins et aléatoires. Mais par delà ces procédés communs, les deux films empruntent des conduites narratives très différentes. L’éclatement cubiste des « Bruits de Recife », conçu comme un portrait mosaïque du quartier et un palimpseste historique, fait place à un récit focalisé sur un seul personnage – Clara – au détriment des autres, personnages assez subalternes (ses enfants, amis et amants). Cette femme restée très belle malgré le passage du temps et la maladie qu’elle a surmontée, est l’âme sensuelle du quartier, conjuguant en elle une détermination politique et dans le même temps une forme de désinvolture, signe d’une grande liberté individuelle. Elle est la dépositaire d’un idéal de lutte, autant humain qu’artistique : celui de sa tante Lucia qui, dans le prologue du film, rappelait à ses invités  – un sourire de malice aux lèvres, le souvenir encore vif de ses ébats d’antan – la nécessité d’honorer tout autant les luttes intimes ; la révolution commençant déjà par et chez soi, dans la libération des mœurs et de la sexualité.

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La Clara trentenaire qui ouvre le récit les cheveux ras, est tout juste remise d’une chimiothérapie. Dans la séquence suivante, elle a retrouvé sa voluptueuse chevelure. Désormais sexagénaire, retraitée et veuve, Clara est redevenue une femme radieuse qui mène une vie nonchalante. Elle est demeurée dans l’appartement familial situé dans un petit immeuble au bord de l’océan, sur une parcelle convoitée par les opérateurs immobiliers. Le diaporama du générique nous l’apprend : « Aquarius » – c’est le nom de l’immeuble – est devenu une anomalie au sein de la grande table rase qui fait du bord de mer un paysage acculturé de gratte-ciels. Les « requins » guettent de part et d’autre ou se manifestent par l’entremise des petites entreprises familiales, sous des airs de civilité trompeuse. La culture des films de genre de Mendonça Filho transparaît dans cette situation d’assaut et cette assignation, un retranchement volontaire, à résidence. Malgré que l’immeuble ait été complètement vidé de ses autres habitants, Clara s’ingénie à défier les promoteurs depuis sa fenêtre, semblable au poste de secours situé à quelques mètres en bord de mer. Ce campement est un rappel de la vie contre l’effacement historique et l’anonymat fantomatique d’une ville-tours. Ainsi, ce thème fantastique et horrifique du « fantomatique » aux acceptions très multiples – c’est le hors champ immédiat des dangers environnants et du harcèlement sournois qui s’exerce sur Clara ; c’est aussi le travail d’amnésie et de dévitalisation, autant politique que social, qui nie les marges paupérisées et les luttes passées – s’incarne cinématographiquement à côté d’une nouvelle métaphore, cette fois-ci organique. Presqu’issue des films de Cronenberg, celle-ci met en miroir le corps vieilli de Clara et la ruine désaffectée des appartements voisins, bientôt gagnée par la « vermine ». Les assaillants prennent des formes tout aussi diverses : incongrue quand un employé de la compagnie immobilière, venu de nulle part, glisse sa tête par la fenêtre de la cuisine ; dérangeant quand l’appartement du dessus est transformé sans crier gare en studio de films porno ; grotesque quand un congrès de l’église évangélique investit l’immeuble comme une horde de parasites. Mais ce sont inversement les fantômes de Clara, ceux de sa mémoire incarnée qui s’immiscent dans sa vie parmi les vivants, telle cette ancienne servante noire, tour à tour spectre menaçant et augure bienveillante.

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La grande inventivité de Mendonça Filho, la force de ses expérimentations cinématographiques, et son appropriation réussie des références (on ne les lit jamais comme une fin en soi ni un geste de connivence), ont pour revers quelques petites faiblesses et longueurs. Le prologue en forme de reconstitution des années 80 détonne un peu, et les intentions signifiantes, même si elles passent par des métaphores visuelles (davantage que par un texte explicatif), sont un peu trop transparentes. Si ce second film semble relativement moins accompli que le premier, le travail de Mendonça Filho reste d’une générosité cinématographique peu commune, avec une volonté d’allier geste fictionnel et questionnement contemporain, divertissement et réflexion historique. En ce sens, c’est un cinéma des plus précieux, qui tout comme celui de John Carpenter auparavant, réussit habilement à tisser un pont entre les cinémas, de genre, d’auteur, de tract politique et « féministe », sans opérer de partage entre les publics, les plaisirs et les intelligences. « Aquarius » est un geste de réinvention risqué de la part de Mendonça Filho, équivalant celui que Tarantino fit auparavant en réalisant « Jackie Brown », adaptation étonnamment sobre et touchante. Peut-être qu’ici, la révérence du réalisateur pour Sonia Braga, vedette retrouvée, a un peu « vampirisé » le film. Peut-être que l’univers du cinéaste malgré une inventivité toujours vivace, nous est désormais  un peu plus familier, avec des rouages et un système plus apparents. En tout cas, malgré les inégalités ponctuelles du film, le cinéma plein de qualités de Mendonça Filho reste plus qu’estimable, et son évolution mérite une pleine attention.

« Aquarius » de Kleber Mendonça Filho
sortie : le 28 septembre 2016

photographies © SBS-distribution

A propos de William LURSON

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