Sidney Gilliat – « Un mari presque fidèle » (1955)

Ressortie d’une comédie britannique des années 50 mettant en vedette l’acteur Rex Harrison dans un rôle de « polygame professionnel ». Comme à l’accoutumée, le genre joue sur le dérèglement des convenances et les écarts de mœurs, avec un sens de l’humour bon enfant et absurde. L’itinéraire en apparence moral du héros, Monsieur X, un polygame amnésique et « presque » repenti, est une célébration amusée de la transgression. Un condensé d’ironie tapi sous la légèreté du divertissement populaire.

L’idée géniale de Sydney Gilliat et Frank Launder (ici associés pour la production du film) fut de jouer sur l’image sulfureuse de Rex Harrison, acteur de théâtre anglais dont l’ascension hollywoodienne fut freinée par le suicide de l’une de ses conquêtes extraconjugales en 1948 (l’actrice Carole Landis). Après ce fait divers scandaleux, l’acteur était devenu un véritable barbe-bleu pour la presse. Quelques années plus tard, cette réputation fournissait à Sidney Gilliat et Val Valentine (tous deux coscénaristes du film) le motif comique de « A constant Husband », dépassant le « cas » Harrison pour illustrer un fantasme, et un tabou, d’une portée plus universelle. Après tout, quel homme, au-delà du pouvoir spontané de séduction, ne rêverait pas de pouvoir échapper à ses entraves conjugales ? Qui ne voudrait pas renaître neuf, du jour au lendemain, sans plus de barrières, prêt à enchaîner nouvelle vie sur nouvelle vie ?

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L’antiphrase du titre, son ironie, son double-sens, sont intraduisibles en français. « A Constant Husband », c’est un époux « fidèle » ou un mari « perpétuel ». C’est un homme qui, littéralement, ne peut pas dire non : infidèle à chacune, ou fidèle à toutes. Incapable de satisfaire les femmes qui tombent dans ses bras, son seul choix est le mariage, puis, la dérobade. L’amnésie d’abord feinte, devenue réelle, lui sert de soupape morale. En fin de compte, le Don Juan d’hier, un polygame qui se faisait entretenir par femmes et beaux-parents, ne serait qu’un pauvre diable persécuté, acculé malgré lui au rôle qu’on lui donne…

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L’autodérision d’Harrison joue à plein dans ce revirement du séducteur patenté, qui émerge de son passé, le regard flou, l’air sonné, pour clamer son innocence et s’amender. Le film débute donc par une séquence de réveil en caméra subjective. L’homme est étendu amnésique sur le lit d’une chambre d’hôtel, située dans un petit village portuaire au Pays de Galles. Il n’a aucun papier sur lui et l’image qu’il découvre dans le miroir dès qu’il se redresse, lui est parfaitement étrangère. Un médecin local, le professeur Lewellyn (l’excellent Cecil Parker) le prend en sympathie, et l’aide à retrouver son identité : celle de Charles Hathaway, un londonien de la haute société qui vient de se marier avec une jeune femme ravissante et fortunée (l’actrice Kay Kendall, future épouse de Rex Harrison). Mais ces apparences rassurantes sont mises à mal par une série d’incidents troubles. Charles Hathaway ne serait que l’une des multiples identités prises par l’homme qu’il a été. La série des femmes épousées et abandonnées grossit à mesure que Charles, devenu Pietro, Bill, puis William, examine son passé. Ironie des circonstances, il ne cesse de retrouver, horrifié, une mémoire qu’il aurait préféré enfouir au plus profond de lui-même. La seule véritable profession qu’il a tenue jusqu’ici fut d’être « polygame » à temps plein ! Le docteur Lewellyn, en tant que psychologue, ne peut que se réjouir de ce cas clinique sans précédent : une pathologie morale pour le moins fascinante.

Gilliat pousse la situation à sa conséquence logique : un scandale public qui transforme le récit en parodie de film de prétoire. Traîné devant le tribunal, Monsieur X est paradoxalement défendu par ses multiples épouses qui n’aspirent qu’à le retrouver. L’avocate de la défense plaidera, pour la plus grande confusion du juge, le divorce entre l’homme mental d’aujourd’hui et celui, inqualifiable, qu’il était hier ; une argumentation absurde et improbable. La véritable culpabilité serait, qu’ayant été désiré par ses six épouses, cet homme n’a eu d’autres alternatives que d’agir de la sorte : être fidèle à toutes impliquait fatalement de ne l’être à aucune…

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Sans égaler les chefs-d’œuvre de la décade précédente, un petit âge d’or du cinéma anglais (on pense à L’homme au complet blanc en 1951 ou à Noblesse Oblige en 1949), le film de Sidney Gilliat reste une comédie plaisante. Le thème de l’infidélité masculine n’y est qu’un argument scénaristique drolatique, tout comme son corollaire, la mise à mal du mariage. Mais A Constant Husband peut aussi se lire comme un plaidoyer surréaliste, de bonne ou de très mauvaise foi, qui retourne les rapports de séduction entre les deux sexes. La critique Charlotte Garson (auteur du livret qui accompagnera la sortie dvd du film en février 2017) souligne sa dimension complexe « sinon franchement féministe ». La misogynie apparente du récit (le mariage pousse à l’infidélité… pour en réchapper) ne fait qu’affirmer la domination qu’exercent les femmes. Le séducteur n’est plus, en réalité, qu’un pantin en mal d’identité. Sa virilité et sa volonté sont peu à peu empiétées. Le traitement savoureux de la photographie, en technicolor simili hollywoodien, entre couleurs chatoyantes et teintes pastel assez kitsch, joue sur la même ambivalence burlesque. La sagesse apparente des images adoucit le fond transgressif du récit. Elle donne le change avec son air de ne [presque] pas y toucher.

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En salles depuis le 14 décembre 2016
© STUDIOCANAL Films – Tamasa

A propos de William LURSON

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