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Pour un peu nous aurions presque laissé passer ces deux belles sorties DVD chez M6 Vidéo, Some call it loving de James B. Harris et Images de Robert Altman , deux fleurons d’un cinéma schizophrène et fantasmatique réalisés tous deux en 1972, parfaits pour un double programme qui vous laissera à coup sûr dans un bel état de flottement … et de malaise. Pour Some call it loving, nous vous invitons à relire la critique enthousiaste de William Lurson ici-même.

  Images_3 Loin d’être le film le plus connu de Robert Altman, Images est l’un de ses plus hypnotiques, de ses plus déroutants aussi, excellent prélude à cet accomplissement dans l’art du fantasme et de l’onirique que sera 3 Women. Ces « images », sont comme autant de fragments du mental fissuré de Cathryn (incroyable Susanna York), perdue entre le rêve et la réalité, sans parvenir à en distinguer les frontières, tout comme le théâtre d’une « imagination » qui se déverse, illimitée, fuite impossible à colmater ; ce que ne cessent de suggérer ces démultiplications et reflets dans les miroirs, tel un leit motiv entêtant. Tout commence pourtant comme une vulgaire histoire d’adultère. Rien d’extraordinaire : des coups de fil d’une mystérieuse inconnue préviennent l’héroïne que son mari la trompe. Certains détails et incohérences interviennent comme autant de fausses notes et de dissonances dans une vie apparemment si ordinaire et si bien réglée : une voix qui change de timbre au téléphone – amie, puis anonyme – comme une subite interférence, et c’est déjà l’inconnu qui pointe son nez. La brèche est ouverte. Tel ce puzzle qu’on cherche à refaire sur une table basse, le cerveau de Cathryn part en morceaux. Parangon du cinéma de perte de repères, Images  entraine le spectateur dans le vertige de son héroïne et par cela un superbe avatar de fantastique réel, le plus pur, le plus originel, celui qui sommeille au fond de soi. Ici, chacun peut changer de visage d’un instant à l’autre ; le mari peut ouvrir une porte et rentrer dans une autre pièce sous l’apparence de l’amant mort ; Cathryn peut se regarder du haut d’une falaise, en train de pénétrer dans une maison…et s’y retrouver à l’intérieur quelques secondes plus tard. Altman gère parfaitement ces ruptures de regard de l’héroïne, embrassant son mari avant de se retrouver comme par enchantement dans les bras de son amant chimérique.

Ce que les yeux voient peuvent s’effacer instantanément et nous livrer en pâture à une autre projection de l’esprit. Aussi anormalement déserts que ceux de l’Île de Fårö dans l’Heure du loup de Bergman, les paysages d’Irlande d’abord apaisants, paraissent de plus en plus lugubres, escarpés et coupants, au fur et à mesure que le film avance. L’extérieur ouvre sur un nouvel enfermement. Ici, l’épouvante naît plus encore du vide, de l’espace dénudé que de la présence.

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Images libère les mécanismes d’une divagation qui prend frénétiquement les rênes de la narration, anticipant sur le cinéma de David Lynch, métamorphosant le film en un cauchemar grandissant, et n’acceptant comme logique que celle du rêve et de la folie. Contrairement à Polanski qui dans un Répulsion nous pose d’emblée comme un témoin impuissant du cas clinique d’Helen, Altman épouse la perception de son héroïne, et nous ne pouvons que dériver avec elle, tendre la main à notre tour pour questionner une réalité aux contours de plus en plus incertains, menaçant à chaque instant de se dérober. Ne se laissant pas tenter par la double interprétation, le cinéaste ne choisit qu’un seul point de vue. Plus qu’un univers d’hallucinations, le cinéaste met en scène un monde où la folie multiplie les réalités qui se télescopent et s’entremêlent, toutes plus vraies les unes que les autres. Cathryn est amenée à choisir l’une d’entre elles présupposée plus réelle que l’autre, cherchant à tuer ses fantômes au risque de se tromper de cible.

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Altman évite tous les pièges du cinéma de genre et la terreur est ailleurs, dans cet égarement qui associe l’héroïne au spectateur qui n’a comme unique fil à suivre que cette héroïne disloquée. Les objets, comme autant de correspondances, permettent aux images de s’associer, de relier les séquences entre elles en une fluidité hypnotique. Altman n’est peut être jamais aussi doué que lorsqu’il touche au fantasme, à l’onirique et à la féminité. Ici, point de hurlement de terreur, et les regards affolés n’appartiennent à aucun décorum d’apparitions ou de portes qui grincent. Cathryn est loin de répondre aux stéréotypes de l’héroïne fragile minée par la peur. Mue par une inébranlable énergie de survie, d’adaptation à ce mirage qu’est devenue sa vie, elle se défend, se débat, prête à saisir cet autre elle-même comme un ennemi à vaincre. Images est également un portrait de femme luttant avec et contre elle-même, partagée entre ses hommes, ses traces de culpabilité, ses spectres. La somptueuse photo de Vilmos Zsigmond prend les couleurs du songe éveillé, ouatée, délavée, pendant que l’étonnante partition stridente de John Williams fait monter le sentiment de peur.

Le monde d’Images est fait de suppositions, d’hypothèses et de questions qu’Altman a le génie de laisser sans réponse. Qui sont ces personnages qui l’entourent ? Réels ou imaginés ? Et cette petite fille qui ressemble à s’y méprendre à Cathryn ? Existe-t-elle vraiment où n’est-elle que la projection de l’héroïne et de son retour à l’enfance ? Le monde de l’enfance est d’ailleurs prégnant dans images. Il est à la fois l’écho du souvenir – il n’est pas interdit de croire à un traumatisme refoulé – et un refuge, lorsque Cathryn, écrivain, compose ses contes avec son petit peuple et ses licornes – superbe prose écrite par Susanna York elle-même. Cette écriture du conte constitue un terrain de poésie et d’ambiguïté. La fuite dans l’imaginaire, chez Helen, se situe quelque part entre la régression – cet impossible Eden de l’enfance retrouvée – et l’élévation vers la beauté du rêve… une échappée qui pourrait bien être sans retour. Superbement anxiogène et courtisant l’abime, Images est à redécouvrir absolument.

Dvd édité par M6 Vidéo

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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