Retour sur le généreux triptyque de Miguel Gomes, sorte de chimère filmique (dixit Joaquim Lepastier) qui croise dans une forme et un ton très singuliers, le pas suspendu entre l’actualité et sa réponse imaginaire, une chronique sociale du pays et une libre déambulation dans les contes arabo-persans originaux.

Préparées fin 2012 et tourné sur un an par intermittence, de septembre 2013 jusqu’à août 2014, les Mille et Une Nuits sont une expérience de cinéma assez inédite, un work in progress fantaisiste qui entraîne dans son sillage les malheurs et la truculence d’un Portugal populaire dévasté de surcroît par la crise économique. Les films sont d’autant plus attachants (et drôles) qu’ils se dispensent d’intentions trop appuyées (dans le propos et le geste créatif). Leurs enchâssements de récits se déroulent sur un fil et dans un semblant de simplicité, sans avant-gardisme ni militance forcenés, le verbe haut comme un pied de nez.

Les trois volumes du film édités dans le présent coffret, sont accompagnés par un livre, entre scénario, document, journal de bord, et récit de la gestation (une équipe de journalistes collectait en amont des histoires locales en vue de les mélanger à la fiction), le tout raconté sur un ton de fable à l’image des films eux-mêmes. On retrouve le facétieux réalisateur dans les bonus de chaque dvd, commentant les divers épisodes de chaque volume cigarette en main et coupe de vinho verde à portée, concluant invariablement ses propos par un « et maintenant, je me tais », très pince sans-rire. Le texte qui suit est une refonte des trois articles parus ici à l’occasion de la sortie en salles des films entre Juin et Août 2015…

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C’était il y a quelques années, un coup pour « voir », comme ça. On se risquait à la projection d’un film, sur la foi de son titre ou de quelques photographies entraperçues. Le film s’appelait « Ce cher mois d’août » (2008). C’était le deuxième long métrage d’un jeune réalisateur portugais, Miguel Gomes, et ce que l’on y trouvait était fidèle au titre : des pérégrinations estivales, en apparence hasardeuses, entre documentaire et fiction ; une suite d’entrechats les pieds dans l’eau. On a alors compris qu’il faudrait compter avec ce cinéaste, avec sa voix de cinéma, faussement discrète, nonchalante. En 2012, « Tabou » confirmait, avec son titre très gonflé (un hommage direct à Murnau), un art de la dérive imaginaire, perdu entre un présent déjà fragile, et des souvenirs semi-inventés. Une façon de taper dans le mille de la mémoire collective, et d’invoquer le passé colonial du Portugal, mais avec un semblant de légèreté et d’ironie, dans la belle patine d’un noir et blanc mélancolique.

Produits sur quatorze mois entre l’hiver 2013 et l’été 2014, les volumes des « Mille et Une nuits » agrègent des histoires réelles collectées par des journalistes, et les fables lointainement inspirées de l’œuvre initiale. Gomes ne garde que la structure narrative du « livre » : une sorte de délire entre éveil et songe dans lesquels les récits s’imbriquent sans fin, comme une série de portes dérobées, avec un jeu d’assonances discrètes, joyeusement hirsute. Le plaisir pris à la vision des « Mille et Une nuits » tient à la surprise continue que son expérience ménage pour le spectateur : changement de registres fréquent, jeu de ricochets, et dérive incessante dans laquelle réalité et conte ne cessent d’échanger. Les trois films, comme un jeu d’onde en perpétuelle expansion, confirment avec générosité cet art qu’a Gomes de parler de son pays, de son histoire comme hier avec « Tabou », ou de son présent comme ici, en pleine période d’austérité économique. On sent pourtant que le réalisateur n’a pas voulu tomber dans le manichéisme du film social – même s’il ouvre chaque film par un carton qui dénonce l’iniquité infligée à son pays – ni usurper un rôle de messager ou de politicien qui n’est pas le sien.

On pourrait juger que la démarche des « Mille et Une nuits » relève de l’insouciance ou de la coquetterie, mais il n’en est rien. Le repli dans l’affabulation et le conte, contient une gravité mélancolique. C’est l’aveu d’une limite – celle du cinéaste qui ne peut parler qu’artistiquement du monde, sans prétendre à le transformer – et, contre toute attente, d’une modestie – un geste bricolé et bariolé en hommage à la ténacité populaire. Si acte de résistance il y a, c’est davantage dans la foi en une vitalité imaginaire, qui perdure même chez les plus pauvres, malgré l’indigence matérielle. La finesse des « Mille et Une nuits » s’éprouve dans ce sourire désordonné et persistant, que le réalisateur compose malgré tout, sans moralisme ni facilité compassionnelle. Un geste monumental en somme – plus de six heures de film – mais auquel il a voulu donner une légèreté inconséquente, en cherchant du poétique voire du fantastique, dans les manifestations quotidiennes les plus triviales, désespérées, ou vulgaires.

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Dans les « Mille et Une nuits », on retrouve Schéhérazade, la princesse moyen-orientale captive, mais aussi de jeunes voleurs effrontés, des génies du vent, un étalon décérébré, et tout un bestiaire fantastique de baleine et sirènes. Il y a même quelques animaux extralucides : un coq aux aguets qui acquiert le langage pour se défendre durant son procès, ou un petit caniche blanc qui joue avec son fantôme, passant de maître en maître dans les couloirs d’une grande tour HLM. Les signes d’apocalypse affleurent – tel ce Léviathan échoué, cette invasion du frelon asiatique, ou les incendies passionnelles qui ravagent le pays de l’intérieur – mais sans jamais verser dans l’inquiétude catastrophiste. Il reste malgré tout l’allégresse d’un enchantement de chaque jour, qui peut prendre tout un éventail de saveurs populaires. Pour quelques scouts tombés d’un pont suspendu, il y en aura toujours autant qui enjamberont l’abîme pour galoper prestement à l’autre bout.

Le premier volet, « L’inquiet », pose la propre déroute du réalisateur, dans un moment burlesque de mise en abyme. On le voit déserter le tournage à peine commencé, poursuivi par son équipe technique. Faute de cinéaste vaillant, le film sera donc livré à la fantaisie de conteuse de Schéhérazade et à sa mélancolie. Il sera même régulièrement détourné par d’autres voix, celles des travailleurs en grève d’un chantier naval, ou celles d’autres chômeurs et précaires, « les magnifiques », qui livrent leurs témoignages devant la caméra. On ne peut que recevoir la belle attention du cinéaste : celle de faire mine de s’effacer, et d’abandonner la maîtrise de son film, pour recevoir une parole collective. Si les « Mille et une Nuits » est un projet fou, ce n’est pas par sa démiurgie ou sa durée hors norme, mais bien pour sa volonté de faire un film « monde » ou « pays » ; une grande mosaïque de points de vue, polyphonique et hétéroclite. L’allégorie du pays martyrisé (Schéhérazade), la chronique sociale, et l’enchantement du conte, se confondent organiquement dans le charivari des voix.

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Il serait vain de vouloir épuiser la richesse sans fond et sans fin du projet. La somme des trois films est une longue fugue qui finit en suspens. Son geste pourrait se dérouler indéfiniment. Les deux films suivants, « Le Desolé » et « L’Enchanté », poursuivent l’équilibre funambule de cette quête ubiquitaire, soit une traversée du Portugal pour y chercher l’imaginaire, prosaïquement incarné. C’est une « morale » ludique de l’échappée et du retour, toujours ici, entre la cage du pinson, de Schéhérazade, les lieux de la relégation sociale, et ailleurs, dans la lueur d’espoir qu’offre chaque ouverture du portillon, à chaque « levée » manuelle du jour. Les « Mille et Une Nuits » multiplient les parallèles métaphoriques, mais sans en arrêter le flux ni la liberté. Gomes se permet toutes les incongruités au risque de déplaire, ce qui le préserve aussi de toute pesanteur didactique, ou d’une univocité de voix. Il n’y a pas de message arrêté, car celui-ci est entendu dès le premier épisode, et vite dépassé. Le triptyque est un prétexte au vagabondage et à une invention perpétuelle. Le 16 mm des manifestations filmées dans un grain grossier, se mêle aux images en 35 mm plus soigneuses d’aspect. Le bricolage des reconstitutions avec leurs anachronismes voyants, n’abuse personne : les scènes se confondent avec les épisodes documentaires par leur réalité mal travestie. Cette inégalité de forme et de ton, leur apparence de décousu malgré le travail herculéen du montage, peuvent dérouter, mais elles participent de la saveur du trompe l’œil, et de l’élégance facétieuse du geste. Au final, malgré l’inquiétude et la désolation, l’enchantement persiste. C’est un petit chant populaire presque insignifiant, d’irrévérence, de douce fantaisie, et de dépassement de soi, qui se continue à travers les pratiques triviales qu’enregistrent Gomes et son équipe : tel ce concours de chant de pinsons, dérisoire et magnifique, qui sublime le quotidien des habitants lisboètes les plus pauvres.

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Miguel Gomes,
Les Mille et Une Nuits

(film de 6h21, découpé en trois volumes :
L’Inquiet / Le Désolé / L’Enchanté
coffret 3 DVD + Livret de 60 pages
édité par Shellac depuis novembre 2015

photographies de tournage :
© Bruno-Duarte | O Som e a Fúria
© Patrick Mendes
extraites du site dédié au film : http://www.as1001noites.com/

 

A propos de William LURSON

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