Pour Walerian Borowczyk, le corps est un temple païen ; il en explore librement les recoins, dans un soucis perpétuel de sublimation. Près de 30 ans après, la beauté provocatrice et surréaliste de ses films trouble et étonne encore.

Jadis, « cinéma érotique » signifiait encore quelque chose ;  les cinéphiles pervers que nous étions déjà à 15 ans tentaient d’en paraître plus de 18, sauf lorsque la caissière nous demandait notre pièce d’identité… Au défunt Châtelet Victoria, on pouvait enchaîner Intérieur d’un couvent à la suite des Chiens de paille. Belle époque…
A l’heure où l’on croyait Walerian Borowczyk définitivement oublié, sauf par quelques aficionados comme Bertrand Mandico, non seulement le centre Georges Pompidou lui consacre une rétrospective, mais les éditions Carlotta sortent un coffret avec quelques-unes de ses oeuvres majeures dont certaines en blu-ray. Et on peut dire que la qualité est au rendez-vous (ce sont les mêmes masters que ceux des éditions Arrow), l’image étant en général aussi satinée que le corps des actrices.

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On a tendance à oublier qu’avant d’être LE cinéaste érotique français, Walerian Borowczyk fit ses armes dans le cinéma d’animation expérimental avec des oeuvres aussi novatrices que Les Astronautes ou Renaissance. C’est un artiste en constante recherche de forme, d’esthétique et de narration que nous présentent les dvds Courts-métrages et animation. On retrouvera d’ailleurs nombre de ses techniques et de ses obsessions dans son cinéma live, en particulier ce rapport très particulier à l’espace qui aime se défier de la symétrie tout en aimant la géométrie, ainsi que son fétichisme de l’objet. En cela, son travail serait comparable à un autre animateur passé de l’image par image à la direction d’acteurs : Jan Švankmajer. C’est, par exemple, particulièrement frappant dans le très surréaliste et fascinant Goto l’île d’amour son premier long métrage, avec son décor étrange, son pouvoir totalitaire et son omniprésence des animaux. La tragique histoire d’amour médiéval qu’est Blanche n’appartient pas encore à la veine sulfureuse du cinéaste mais, déjà, l’approche toute particulière des corps que colle la caméra y génère une sensualité inédite. Ligia Branice y incarne la femme d’un vieux baron, l’objet – et donc la première victime – de toutes les convoitises masculines. Visuellement splendide, à la narration proche du conte, il n’en demeure pas moins un terrible procès de toutes les sociétés patriarcales, où chaque rapport à la sexualité s’apparente à un rapport de domination, de viol.

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Histoire d’un péché, son très beau et unique film polonais, tourné la même année que La Bête, autre évocation d’une passion impossible tirée d’un roman de Stefan Żeromski, témoigne également des élans critiques de Borowczyk et de son anticléricalisme. Car c’est bien ici l’hypocrisie sociale et religieuse qui empêchera les amoureux de vivre leurs sentiments fougueux.

Borowczyk va donc faire partie de ces esthètes pour lesquels l’érotisme était encore un art de la fesse joyeuse, de la sensualité truculente, anti-bourgeois, iconoclaste, contre-culturel et nourri d’érudition. Si son univers pictural puise sa richesse tout autant dans la peinture de la Renaissance que dans Delvaux, son inspiration reste profondément littéraire : il adapte Stendhal, Ovide, Mandiargues ou Stevenson. Ainsi, baignant dans un climat de libertinage digne des estampes coquines du XVIIIe, Contes immoraux, avec sa structure en sketches, constitue l’équivalent des recueils de contes galants. Les mythes et les légendes noires de l’Histoire comme E. Bathory ou les Borgia nourrissent également son imagination baroque et sadienne.

Le curieux parcours de celui qui fut peintre avant d’être cinéaste est indissociable de son contexte historico-culturel : tout comme son ami André Pieyre de Mandiargues, son équivalent littéraire, il se situe entre la fin du surréalisme et l’émergence du nouveau roman, d’où cette jonction de l’onirisme et de l’inconscient, et de la recherche de nouvelles expressions formelles. Borowczyk est un cinéaste du fantasme et du rêve plus que de la représentation, dont le style à la fois recherché et provocateur plonge l’érotisme vers les rives du fantastique. La symbolique des couleurs, des objets et des choses (l’escargot sur l’escarpin dans La Bête), aux multiples correspondances sensorielles génère des émotions poétiques.

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Aussi, toujours en quête d’expérimentation, lorsqu’il s’attaque au Docteur Jeckyll (Docteur Jeckyll et les femmes), il livre probablement l’une de ses œuvres visuellement la plus aboutie, où la peinture romantique et les inspirations gothiques sembleraient revisitées par le surréalisme et les nuits de Magritte. Comme le ferait un Herzog, la narration s’éclate et s’évade pour aspirer vers l’onirique et l’hypnose. Les corps fusionnent, les petites filles apeurées fuient des Jack l’éventreur expressionnistes dans des nuits bleutées, les regards injectées de sang nous épient. La réalité a fui et l’échappée nous entraîne vers les abîmes de songes érotiques et cauchemardesques, bercés par la musique contemporaine de Bernard Parmegiani.

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Dans cette variation zoophile du mythe du lycanthrope qu’est La Bête, cet auteur licencieux atteint l’apogée de son art, faisant fi de la bienséance thématique et visuelle en concevant à la fois un conte pervers stimulant et une parabole marxiste parfois désopilante où l’aristocratie décadente prend la forme d’un animal lubrique. Quelque part entre la trivialité populaire et la préciosité d’un Eric Rohmer, Borowczyk filme le corps féminin comme jamais, flirtant parfois avec la pornographie sans jamais être vulgaire. La grande force visuelle du cinéaste tient à son utilisation étonnante des gros plans et à leur (dé)cadrage, la caméra semblant parfois s’échapper de la scène d’amour, parvenant ainsi à en capter l’essentiel. Un dos, des jambes entremêlées, ou un doigt posé sur une bouche servent à merveille toute une approche de la gestuelle sensualiste qui métamorphose l’amour en rituel. L’image s’empare de la chair en fragments poétiques comme dans les détails des livres de peinture. Toujours servie par une photo magnifique, elle parvient à restituer l’essence même de la peau dans toute sa blancheur, sa jeunesse et sa pureté.

L’érotisme de Borowczyk laisse dans la bouche le goût du fruit défendu et du paradis perdu.

Coffret Walerian Borowczyk édité par Carlotta

Courts-métrages et animation (2 DVD)
Goto, l’île d’amour (DVD)
Blanche (DVD) Contes Immoraux (DVD + Blu-ray)
Histoire d’un péché (DVD)
La Bête (DVD + Blu-ray)
Docteur Jekyll et les femmes (DVD + Blu-ray)
2 livrets: Camera Obscura (212 pages)
Le Dico de Boro (92 pages)

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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