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Alberto Lattuada – « La Fille /Così come sei / Stay as you are  » (Blu-Ray)

Parmi  les nombreux sous-genres du cinéma d’exploitation à l’italienne, il en est un qui fleurit au milieu des années 70, pas forcément le plus subtil et le plus avouable, qu’on pourrait qualifier de nymphet-sploitation. Il exploitait avec toute l’ambiguïté imaginable la fascination pour les corps frêles et les débuts de la sexualité de jeunes filles à peine nubiles.  On y imagine sans peine toute la fantasmatique que se traine cette vague de cinéma populaire, voyeuriste dans son argument même, camouflé sous ses prétentions de constat social ou de subversion. Cela va de la légèreté d’un Blue Jeans avec Gloria Guida au plus amer Appassionata de Gianluigi Calderone en passant par le très beau et dérangeant Une jeune fille nommée Julien de Tonio Valerii. Certains iront même beaucoup plus loin dans le scabreux,  lorsqu’ils rabaisseront plus bas encore l’âge de l’adolescence, brisant de nombreux tabous pour un cinéma qui serait volontiers maintenant accusé de pédophilie.  On ne sait par exemple pas très bien par quel bout prendre La Maladolescenza de Pier Giuseppe Murgia centré autour de la cruauté et de la sexualité pré-pubère, montrée sans pudeur par le cinéaste, mais cependant avec une violence qui surprend, étreint, nous interroge, comme le sera le superbe  Ou sont les enfants ? de Simona Vinci. Ce cinéma de la transgression navigue en eaux troubles, entre inquiétude et gratuité. C’est dans son ambigüité même qu’il est passionnant nous laissant dans le malaise du porte-à-faux lorsque persiste un vrai regard de cinéaste. Quand Lattuada tourne Così come sei, il n’en est donc pas à son premier coup d’essai, puisque dans Le faro da padre (connu également sous le titre La bambina) il a déjà fait incarner Teresa Ann Savoy une jeune fille de 16 ans handicapée, à l’âge mental d’un enfant de 5 ans, mais à la sexualité débridée et éveillant les regards masculins concupiscents, jusqu’au passage à l’acte. Aussi puissant qu’embarrassant, Le faro da padre en profitait pour dresser avec une ironie diabolique le portrait d’une bourgeoisie italienne hypocrite et souriante, cette pureté paradoxale de l’animalité sexuelle s’en faisant le révélateur. Cette innocence et cette harmonie amorale dénuée de toute duplicité, cet accord parfait intolérable aux yeux du monde est au centre du cinéma de Lattuada. On le retrouve dans les rapports de Francesca et Giulio dont le doute, toujours intérieur, ne s’installe jamais entre eux. Lattuada a donc l’habitude du scandale, et lorsqu’il tourne Così come sei avec Nastassja Kinski de 17 ans, il est déjà identifié au cinéaste des adolescentes dénudées et des messieurs fascinés par leur jeunesse. Ce serait pourtant, au delà de l’indéniable teneur érotique et de parfum de scandale, en ignorer tout la dimension subversive et politique, et toute la mélancolie qui se répand dans Così come sei.  Ici, flotte le carcan des conventions, le poids d’une bourgeoisie romaine étouffante, le poids du passé sur lequel on ne peut revenir, d’une vie qu’on ne peut réinventer.  Lattuada aborde le regard intergénérationnel de manière beaucoup plus subtil qu’il n’y paraît, et cet découverte de la liberté sexuelle des nouvelles générations – déjà blessées – par un quinquagénaire solitaire émeut plus qu’il n’émoustille.  Il faut dire que le parcours de Lattuada est inattendu, lui qui en 1946 dans le sillage du néo-réalisme italien (finalement Lattuada n’a que 8 ans de moins que Rossellini), évoquait dans Le Bandit (avec Anna Magnani et Amedeo Nazzari) l’impossible réintégration d’un vétéran après la guerre, plongé dans une spirale tragique. Alternant comédies et drames à consonance sociale, faisant notamment tourner Silvana Mangano (Anna, 1951), Belmondo (La Novice, 1960) ou Anouk Aimée (L’imprévu), adaptant Gogol (Le manteau) ou encore Pouchkine (La tempête), rien ne laissait présager cette image d’un cinéaste un peu libidineux qui lui est resté collé à la peau en deuxième partie de carrière (pas totalement à tort il faut bien le dire). Par son titre évocateur Les adolescentes (1960) résonne rétrospectivement comme une ironique prophétie. En effet, difficile de ne pas esquisser un sourire narquois en pensant aux futures autres « adolescentes » de Lattuada, alors que ce beau film qui révéla Catherine Spaak offrait  un portrait pudique et doux-amer d’une jeune femme de 17 ans de bonne famille (découverte de Catherine Spaak) en plein éveil amoureux et physique.

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Certes, Lattuada cinéaste déjà charnel,  y révélait sa propension à briser les interdits, à filmer la transition de l’âge de fille à l’âge de femme, en s’intéressant ouvertement à la perte de virginité de son héroïne. Dès ses débuts, Lattuada se révèle ouvertement inspiré / fasciné par la sexualité féminine, et comme le déclare Freddy Buache, il « aime cadrer une épaule nue, le velouté d’une peau, le froufrou d’un jupon ou les reflets d’un bas de soie gainant une belle jambe ». Les passionnantes contradictions de Lattuada sont déjà là, entre cet « attendrissement » et son esprit critique, entre cette inconvenance et ces aspirations littéraires.

Si l’on devait remonter aux sources d’inspiration de Così come sei, ce serait sans doute à Un amour de Buzzati que s’apparente le plus cette fascination d’un homme dont plus de la moitié de la vie est derrière lui pour une toute jeune femme. Chez l’écrivain, le héros sombre dans une spirale beaucoup plus obsessionnelle, le roman libérant une incroyable cruauté, là où Lattuada préfère la douceur mélancolique ; mais le regard aiguisé, parfois moqueur est bien là, guidant également le portrait d’une Italie contemporaine loin de la vision carte postale attendue.  De fait, ce qui frappe d’emblée dans Così come sei, ce sont ses teintes automnales, grisâtres parfois, bien éloignées des touristiques clichés ensoleillés de la dolce vita. Comme pour mieux souligner son état d’âme, Lattuada ballade son héros dans des jardins attaqués par les années, au milieu de couleurs sales et de pierres jaunies.  Les décors dans lesquels évoluent les personnages, sont des immeubles usés, des appartements sombres et désordonnés aux murs écaillés, qui évoquent plus la dépression que la joie de vivre. Così come sei laisse régulièrement peser le poids des rides, et l’approche d’une fin peut-être pas si lointaine. Sous ses allures de bluette un peu roman-photo, Così come sei est un film inquiet, passant par des moments furtifs, et fugitifs, toujours sous le signe de l’éphémère de l’échange des regards et des silences révélateurs. Il faut dire que l’interprétation de Mastroianni et de Kinski. Sans mots, un simple haussement d’épaule, un geste, un sourire triste échangé sur un balcon expriment magnifiquement l’intensité ou l’évanescence d’une relation. Kinski est étonnante dans cette fusion de fragilité et de volupté, suggérant à la fois la magie de la séduction – le charme qu’elle crée sur Giulio, nul ne pourrait y échapper – et ses mécanismes cachés, ses failles. Cette attirance trahit également les secrets de traumatismes enfouis, blessures jamais refermées :  le fantôme de l’inceste rode tout autour de Giulio hanté par un amour de jeunesse, mère de Francesca ; parallèlement chaque relation de la jeune femme, qui rejette la plupart de ses soupirants en leur déclarant « tu es trop jeune » est mue par la quête infinie du père inconnu . Elle est parfois si volubile et enfantine qu’elle laisse Giulio presque désemparé ne sachant s’il doit être le père ou l’amant.

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Et l’érotisme dans tout ça, celui dont on a tant parlé et qui en a ému plus d’un ? Il est somme toute aussi joli que sage, privilégiant les moments  photographiques sublimant la plastique de Nastassja Kinski, allongée nue, belle endormie déjà féline. On se souviendra malgré tout de cette sensualité ludique de Francesca se faisant mordre les fesses au petit déjeuner, par un Giulio presque gêné. Così come sei reste troublant dans sa sensualité et les contradictions qu’elle exprime, dans sa propension à balader le spectateur entre un état de malaise et d’émotions charnelles. Toute sa beauté réside dans cette frontière tenue entre la fin de toute chose et la fascination des débuts. La musique de Morricone résume assez bien ce va-et-vient, parfois fleur bleue, parfois emprunte de gravité, de chagrin.

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Il y a, au tout début de Così come sei une très belle scène en trompe l’œil à la portée symbolique significative : Giulio, cette figure d’une solitude masculine entre deux âges erre dans la pièce et contemple les photos d’une petite fille. On le suppose seul dans son domicile morose avant que la caméra ne découvre Francesca, allongée nue dans son lit révélant l’ellipse de cette nuit passée avec elle. L’appartement n’était donc pas le sien, mais le plan reflète instantanément deux solitudes qui se font écho, révélant ainsi la véritable essence de cet amour, de ce besoin mutuel. La mélancolie du film de Lattuada exploite ces fissures en miroir, cherchant à se combler l’une dans l’autre, comme un doux désespoir entre la vie qu’on a raté et celle d’une attente insensée du bonheur. Così come sei raconte cet amour de quelques semaines de deux âmes marquées par le manque et l’absence. Les échappées les plus intenses, celles qu’on voudrait ne jamais voir finir ne peuvent qu’être brèves. Mais ce sont à travers elles qu’on se sent le plus vivant.

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Il ne faut pas attendre de miracles du master de Così come sei, l’image n’est pas toujours très nette et avec de petits artefacts par ci par là (de petits parasites sur les vêtements, en particulier, quand ils sont à carreaux..). Mais Cult Epics a fait ce qu’il pouvait pour obtenir un master le plus propre possible ce qui n’était pas évident compte tenu que le film était devenu extrêmement rare à trouver. Le Blu-ray respecte bien la colorimétrie d’une photo un peu terne, un peu triste et à l’arrivée, on oublie un peu les défauts pour profiter pleinement de l’univers mélancolique offert par Lattuada. Le son est correct et un privilégiera à la piste anglaise, parfois un peu désynchronisée, la piste italienne, plus claire, même si l’on perdra au passage la voix originale de Nastassja Kinski. On ne peut que louer Cult Epics d’avoir décidé coûte que coûte de sortir Così come sei, qu’il serait dommage de ne pas redécouvrir.

Stay as you are (Italie, 1978) d’Alberto Lattuada, avec Marcello Mastroianni, Nastassja Kinski, Ana Pieroni, Barbara Di Rossi. Blu-Ray paru chez Cult Epics.  Version Italienne / Version anglaise – Sous titres anglais. Region free.

Vous pouvez commander le Blu-Ray de Stay as you are sur le site de Cult Epics

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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