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Bien avant Michael Mann et ses délires architecturaux, King Vidor est un peu le cinéaste de la démesure et des personnages entiers et passionnés qui s’ébattent dans un monde où  l’uniformité règne. À première vue, L’oiseau de paradis s’éloigne des préoccupations du cinéaste texan, avec ses décors idylliques de plages et de jungles. Cependant, son intrigue à la tendance romance exotique qui réconcilie les lecteurs de Shakepeare et de Thoreau, annonce une œuvre relativement en avance sur son temps.

 

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Alors qu’un yacht peuplé de quelques riches vieux aventuriers en manque de sensations fortes s’approche d’une île quelque part en Océanie, ses habitants se précipitent pour les accueillir. Parmi les membres de l’équipage, le jeune Johnny Baker tombe à l’eau avant d’être sauvé par Luana, la fille du roi de l’île. Entre les deux jeunes gens, c’est le coup de foudre. Seulement, la belle ne peut épouser un étranger et reste captive des traditions de son village.

Un tel résumé laisse présager d’un film niais dans lequel l’eau de mer a plus le goût de la rose que du sel. Pourtant, Bird of Paradise ne manque pas de piquant et le cinéaste arrive à raccrocher ce qui ressemble à une œuvrette farcie aux clichés ethniques de l’époque à ses obsessions et thématiques. En dépit des apparences, King Vidor n’emballe pas un Barbara Cartland chez les cannibales ou un proto-mondo sorti de derrière les palmiers. Si le film s’ouvre du point de vue des marins arrivant au large de l’île de l’héroïne, celui-ci se voit biaisé, faussement suggestif. Par les dialogues, la personnification des personnages et la mise en scène, en particulier l’utilisation de la musique, il paraît évident que le cinéaste inverse les rôles, dénonce un paternalisme à la Rousseau. La musique de Max Steiner est légère lorsque les marins sont filmés, plus grave avec des percussions quand les pirogues font route vers le yacht. D’autant plus que la caméra est placée sur l’île, en direction du large : Vidor a choisit son camp et, tout au long de la séquence, il ridiculise les Occidentaux en quête d’exotisme bon marché.

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Si l’intrigue est narrée du point de vue du personnage incarné par Joel McCrea, la principale protagoniste reste Luana. Dans le film, elle représente une femme libre, bien dans sa peau et fière de son corps. Comme le montre une scène de réjouissances au cours de laquelle King Vidor déploie son savoir faire à grand renfort de plans larges, de plongées, contre-plongées et mouvements de grue montés de façon alerte, elle mène la danse. D’ailleurs, la jeune actrice fait scandale à l’époque, avec le buste uniquement vêtue d’un collier de fleurs ou lors d’un bain de minuit où elle semble évoluer nue dans l’eau. Aujourd’hui, cela paraît d’un érotisme sage, l’actrice mexicaine étant bien loin d’Olivia Del Rio et de ses frasques sexuelles. Mais ne serait-ce pas plutôt cette image de femme indépendante qui cherche à se soustraire à l’autoritarisme traditionnelle qui a suscité l’indignation ?

Luana, au centre du récit, reflète les obsessions de King Vidor, le besoin de liberté, l’individu contre le collectif et l’ordre établi. Le rapport instauré par le cinéaste entre ses personnages et leur environnement représente d’une certaine manière leur position sociale ou leur état d’esprit : le volcan qui s’éveille alors que Luana est épanouie, loin de son village, Johnny pris dans un tourbillon. L’oiseau de paradis relate la rencontre et la fusion de deux cultures et, comme dans Roméo et Juliette, leurs différences les rapprochent. À un moment, les deux amants, réunis dans le même plan, mais séparés car entravés, se mettent à prier chacun leur dieu : animiste pour elle, chrétien pour lui. Dans cette mise en scène, King Vidor montre que ces différences ne le sont qu’en apparence. Le poids du collectif et la pression sociale sont ce qui intéresse le plus le réalisateur de La foule. Sous ses airs de drame exotique léger, L’oiseau de paradis distille un discours politique et subversif très moderne. King Vidor évoque le repli communautaire et les rapports de classes : entre la hutte du chef et le yacht des riches explorateurs, Johnny Baker est un humble marin qui souhaite vivre heureux avec la belle princesse. Avec ironie, les valeurs du conte de fée sont inversées, la femme prend le pouvoir alors que l’homme reste plus ou moins spectateur.

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En mettant en scène l’idylle entre Johnny et Luana avec des passages très érotiques et suggestifs pour l’époque, en particulier lorsque les deux amants partagent une noix de coco, King Vidor fait un énorme bras d’honneur au code Hays qui, trois ans plus tôt, interdisait les rapports sexuels interraciaux.

Tantôt épique, tantôt intimiste, L’oiseau de paradis se voit pourtant truffé de défauts. Cela, malgré la danse tribale chorégraphiée par Busby Berkeley et la musique symphonique de Max Steiner, la première composée pour un film parlant. Si la narration peut paraître bancale, parfois flottante, cela s’explique par un tournage commencé avant qu’un scénario abouti ne soit écrit. Certaines séquences importantes sont expédiées, comme le final en trois plans montés en fondus enchaînés, quand le réalisateur n’a pas recours à d’énormes ellipses et autres raccourcis quelque peu rapides qui occasionnent des trous dans l’histoire. En résulte un film court et efficace, un grand film malade comme disait François Truffaut. L’oiseau de paradis possède en effet le charme de ses œuvres qui hésitent entre le sublime et l’anecdotique et en deviennent, par conséquent, fascinantes.

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Le DVD : Malheureusement, la copie proposée par Bach Films n’est pas extraordinaire, l’image n’étant pas toujours stable et sa définition se révèle relativement moyenne. La piste son, en mono, ne propose que la véo avec sous-titres français.

Du côté des bonus, Patrick Brion évoque la genèse du film et la carrière des deux acteurs principaux, surtout celle de Dolores del Rio, et se lance dans une réhabilitation de Joel McCrea.

L’oiseau de paradis

(USA – 1930 – 81min)

Titre original : Bird of Paradise

Réalisation : King Vidor

Scénario : Wells Root, Wanda Tuchock & Leoanrd Praskins, d’après la pièce de Richard Walton Tully

Direction de la photographie : Lucien N. Andriot, Edward Cronjager, Clyde De Vinna

Montage : Archie Marshek

Musique : Max Steiner

Interprètes : Dolores del Rio, Joel McCrea, John Halliday, Richard ‘Skeets’ Dallagher, Bert Roach, Lon Chaney Jr., Wade Boteler…

Disponible en DVD chez Bach Films, 15€.

 

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A propos de Thomas Roland

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