Rien n’est jamais plus vrai que de parler de soi-même. Strike a poz !

Lorsque Matteo Sedda, danseur déjà croisé sur l’excellent The Generosity of Dorcas de Jan Fabre débarque sur scène, il est une créature hybride à la frontière des genres et de l’humanité. Entièrement recouvert d’une seconde peau à bandes fluorescentes, il convoque d’entrée et de manière évidente, l’artiste iconoclaste Leigh Bowery (un artiste avant-gardiste australien qui influença entre autres Lucian Freud, Alexander McQueen, et David LaChapelle).

© Paolo Ferreri

Une fois le masque tombé, le danseur seul en scène redevient un peu plus Matteo. Il halète, se confronte au public droit dans les yeux. Le soir de la représentation, son genou saigne : il y porte un doigt, sourit. Il est fragile et très humain après toutes les chimères et les incarnations qui ont précédé. Les artifices tombent alors un peu, ce qui vaut aussi pour avertissement : l’artiste parle bien de lui. Pour ce faire, il recourt à cette langue qu’il possède le mieux : la danse.

© Alban Orsini

Sur scène les boîtes vides d’antirétroviraux se font accessoires, tantôt villes tentaculaires, tantôt lits douillets. Matteo s’y confronte, les manipule : il est un grand enfant parmi les jouets. L’imagination bat alors son plein : un monstre terrifiant s’abat sur la mégalopole, un super-héros intervient, des couples se forment et se déforment. Se superpose alors la notion d’une menace qui bien évidemment fait écho au VIH qui partout rôde ici sans vraiment se montrer frontalement. Par ce procédé, Matteo prend de la hauteur, évoquant sa propre expérience qu’il dissout dans une esthétique pop tout à la fois acidulée et fruitée. Tout n’est alors plus que métaphores et sensations. Pour autant, l’artiste ne cache pas la maladie pour autant : elle est bien au contraire là constamment. Il n’y a pas de pudeur, simplement une façon de raconter une histoire à échelle humaine.

© Federico Salis

En cours de route, le ton change brusquement lorsque le performeur revêt les masques de Rock Hudson ou bien encore de Freddie Mercury, deux artistes décédés après avoir contractés le VIH. Sous les “Mama” déchirants d’un enfant terrifié se dessine alors une histoire plus intime encore dans laquelle le quotidien passé en compagnie de la maladie se conjugue avec la terreur et le jugement d’une société bien souvent peu au fait de la réalité des malades. C’est à une traversée d’un désert que nous convie alors Matteo Sedda, sorte d’introspection tempétueuse et incertaine qui plonge parfois, par le truchement de longs cuts dans le noir complet, dans des sortes de trous noirs dans lesquels rien ne se crée. Et lorsque le danseur en nage brandit enfin sur son visage un miroir, c’est tout à la fois vers lui-même et le spectateur qu’il dirige son reflet transfiguré, affirmant par là même qu’être malade est affaire de jugement personnel autant que de regard porté sur l’autre.

© Paolo Ferreri

Il faudra attendre la fin du spectacle pour que Matteo Sedda parle enfin, s’appropriant les mots de Tory Dent comme d’une dentelle. Et lorsque résonne “Je suis Matteo Sedda et je suis séropositif“, le danseur balance un Ecce Homo d’envergure qui n’a de limites que celles de la salle de spectacle.

Pour sa première création, le jeune Matteo Sedda livre à vingt-neuf ans une oeuvre convaincante et intime sur le VIH qui, même si elle manque parfois de rythme et témoigne de quelques maladresses, touche par sa simplicité et son extrême honnêteté. 


Le spectacle Poz! de Matteo Sedda était proposé dans le cadre du Festival Jerk Off que Culturopoing suit avec toujours le même enthousiasme. Lieu d’ouverture par excellence, le Festival Jerk Off se propose, depuis quelques années maintenant, de faire découvrir aux spectateurs curieux tout “un panorama d’écritures scéniques alternatives aux codes hétérosexuels dominants, qu’elles soient chorégraphiques, théâtrales, performatives ou dans le champ des arts visuels”. Sa programmation est toujours hors normes, excitante et extrêmement culottés. Nous ne pouvons que vous encourager à découvrir sa programmation ! Un must de la rentrée à ne pas manquer.

Jerk Off Festival : du 4 au 15 septembre 2019.

A propos de Alban Orsini

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