Entretien avec Arno Ferrera – « Cuir », Cie Un Loup Pour L’Homme

Interrogeant un art collectif sans agrès dans lequel le corps suffit à ériger en métaphore la complexité du corps social, la compagnie « Un loup pour l’homme » poursuit avec « Cuir » sa réflexion incarnée autour d’une humanité solidaire constituée d’êtres interdépendants en constant équilibre. En investiguant ici le champ des rapports de force et de la bestialité, « Cuir » donne à voir deux corps masculins en prise – au sens propre comme au figuré – à leurs contradictions.

Dans un contexte particulier de pandémie dans lequel le corps de l’autre est devenu synonyme et symbole de danger, Cuir s’impose comme une ode bienvenue au partage retrouvé et nous permet de renouer avec cette part d’animalité fragile qui nous anime toutes et tous et dans laquelle la sueur, la peau, la chair, les poils brouillent la superficialité des identités préfabriquées.

Entretien avec Arno Ferrara réalisé en juin 2021.

Alban Orsini – C’est quoi « être artiste » au temps du COVID ?

Arno Ferrera – Je n’ai pas spécialement de réponse globale à donner, ou en tout cas je ne peux donner qu’une réponse personnelle et pas forcément représentative de tou·te·s les artistes. Le fait d’être spectateur de la chute de nombreux projets de notre secteur, de l’avalanche d’annulations et de reports, de la frustration et de la rage par rapport à la façon dont le milieu culturel a été considéré comme tellement peu important… ça n’a pas rendu cette période toujours simple…

Avec les gestes barrières, la distanciation sociale, la pandémie a-t-elle altéré votre rapport au corps si central à votre art et sa pratique ?

Arno Ferrera – Le toucher, qui est à la base de mon travail scénique, a effectivement pris une importance encore supérieure dans ce contexte. Je défends et je revendique encore plus l’importance du toucher dans la vie de tous les jours comme outil de communication entre les êtres vivants depuis cette crise.
Je suis quelqu’un de profondément tactile : pour moi toucher quelqu’un c’est un peu comme dire “je sens que tu existes tout en te faisant sentir que j’existe”. Une communication très rapide qui se passe par la peau, la chair, les os, le sang, la pensée… Notre peau est à mon sens la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, et via le contact entre deux peaux, ces frontières peuvent parfois se déplacer ou peuvent devenir plus floues.

© Charlotte Marchal

Comme est est venue l’idée du spectacle  « Cuir » ?

Arno Ferrera – Tout a commencé par la curiosité de travailler avec des harnais, et l’envie d’associer ces outils de travail à la douceur, et dans ce cas-là à la douceur entre hommes. Pour ce·lles·ux qui ne connaissent pas le spectacle “Cuir”, il s’agit d’un duo en format court où sur une surface scénique carrée, illuminée par un installation de néons chauds, deux hommes cherchent à développer un rapport de sujet à sujet. Dans ce duo, l’un peut vouloir soumettre l’autre, l’obliger à le suivre, lui imposer une situation, mais l’autre peut également être dans l’acceptation, dans une volonté de suivre cette obligation, ou encore de changer le rôle. On jubile alors de nos positions interchangeables et de nos masculinités plurielles, avec consentement, sans qu’il n’y ait de hiérarchie.

Pour cela, on explore les capacités de nos corps à l’aide de harnais équestres, habituellement réservés aux travaux de traits et de labours. La force ainsi acquise permet de s’autoriser de la douceur. Non seulement le harnais permet d’amplifier le potentiel de traction humaine, mais il est également un révélateur. Grâce à l’engagement physique au service de l’autre avec cet outil archaïque, nous recherchons un état où l’instinct et la volonté deviennent visibles et tangibles.

© Pierre-Jean Faggiani

Arno Ferrera – La pièce est née grâce la rencontre et la complicité entre Mika Lafforgue et moi. On s’est rencontrés en 2015 quand je suis rentré dans la compagnie Un loup pour l’homme pour une reprise de rôle du spectacle “Face Nord” et ensuite sur la création de “Rare Birds”. On a tout de suite connecté très fort, et dans ces deux spectacles on s’est retrouvés à former une sorte de binôme au plateau. C’est pour cela que « Cuir » a été la continuité de cette relation professionnelle et amicale, ça s’est fait de manière naturelle. Alexandre Fray, directeur d’Un loup pour l’homme, m’a permis de créer ce spectacle au sein de la compagnie en tant que porteur de projet et directeur artistique de ce spectacle. Actuellement Gilles Polet, performeur et chorégraphe belge, remplace Mika Lafforgue sur la tournée de Cuir.

Sont abordés dans le spectacle les notions de domination / soumission. Comment et pourquoi avez-vous décidé de traiter ces concepts spécifiques ?

Arno Ferrera – D’abord, dans une étape embryonelle de la création du spectacle, il y a eu l’envie de prendre comme point de départ le rapport homme-animal et de voir à quel endroit déplacer la domination vers une forme de coopération. On a ensuite décidé d’aborder le rapport de domination et soumission dans une optique de le rendre le moins binaire possible. La domination n’appartient pas tout le temps à la personne qui à première vue semble la dominante…

Cuir met en scène une masculinité complexe qui peut être tout à la fois forte / conquérante, et fragile / ambiguë. Cette volonté de s’éloigner des stéréotypes de genre est-elle importante pour vous ?

Arno Ferrera – Effectivement, cette volonté est extrêmement importante, et c’est un des moteurs de ce spectacle. Pour moi c’est justement le moment de partager avec le public des masculinités autres, plus riches et complexes. Il y a une vraie volonté de présenter un éventail de possibilités autres de la masculinité : on essaye de s’éloigner d’une vision binaire de la masculinité, liée à un genre et même à une identité sexuelle figée.

© Amaury Vanderborght

Cuir lorgne du côté de l’Autriche (l’utilisation du cor, le lederhose…). Pourquoi ce choix ?

Arno Ferrera – Musicalement, on a décidé d’utiliser des musiques de cor des Alpes plutôt pour la question de l’ouverture de l’espace grâce à ces sonorités qui semblent communiquer avec des grands espaces, et pour une couleur sonore presque mythologique. Les cors des Alpes sont en effet des instruments très phalliques, et ils sont utilisés encore aujourd’hui pour entretenir un dialogue avec les montagnes. La connotation autrichienne n’est pour nous pas spécialement importante. Il ne faut pas oublier que dans le spectacle il y a aussi une version japonaise de Tombe la neige de Salvatore Adamo.

 

Arno Ferrera – En ce qui concerne les harnais, les connotations varient selon le regard de chaque spectat·rice·eur. Parfois ces associations s’approchent de celles qu’on voulait proposer, parfois elles sont étonnantes et du coup fort intéressantes !

En tournée :

Plus d’informations sur le site de la compagnie Un loup pour l’homme.

 

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A propos de Alban Orsini

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