“Dreamfall”, troisième album du Now Ensemble

Alt-classical et rêves indie

Dreamfall est le troisième album studio de l’ensemble de musique de chambre contemporaine, Now Ensemble sur le label indépendant, New Amsterdam. Il sort le 26 mai. Formé en 2002 par des étudiants de l’université de Yale (Patrick Burke, Judd Greenstein et Sara Phillips), le quintet se distingue par une configuration instrumentale atypique. Hormis une instrumentation des plus classiques : flûte, piano, contrebasse et clarinette, il intègre un instrument de musique amplifiée, la guitare électrique. Singulier, mais, selon Judd Greenstein, pas spécialement d’impulsion dans cette configuration. Du pur hasard alors ? Pas vraiment non plus. Le fruit d’opportunités avec des amis musiciens, l’attachement à l’équilibrage des sons dans l’ensemble et un moteur commun : jouer une «musique nouvelle», une musique du XXIe siècle. Pas un mince défi pour cet ensemble de Brooklyn qui émerge dans une période d’ébullition musicale à NYC. Un pléonasme pour la Big Apple. A l’époque, dans les années 2000, un nouveau genre se dessine. Pour en prendre la température, une adresse s’impose : le Poisson rouge. Ce petit nouveau, une étiquette lui est assignée. Ce sera indie classical. Fourre-tout, appellation générique – raison d’être parfois des étiquettes -, l’indie classical est affilié au néo-classicisme. Il reflète le “bouillonnement de la génération Y […] (qui) ne perçoit pas les limites de genre de la même façon que la génération précédente […] » (1) Avec ce genre-là, l’intention est précisément de passer outre l’élitisme du milieu classique et de composer une musique populaire ; de fusionner musique classique, contemporaine et musiques actuelles. Une scène «où on peut établir une discussion avec n’importe qui, […] (dont) les possibilités sont multidirectionnelles» (2), et qui rassemble artistes de la scène indie (Shara Worden de My Brightest Diamond), et musiciens de formation classique. « C’est bien de voir que la musique classique et les musiciens classiques deviennent moins vieux jeu“, (3) commente la violoncelliste Zoe Keating. (Rasputina, Amanda Palmer)

Inspiration et renouveau

“[…] La plus grande marque distinctive de (cette) scène est son manque de signes distinctifs.» (4) Ce qui explique les questionnements dont l’indie classical fait l’objet depuis le début de la décennie. Articles, papiers, sans distinction de support (presse écrite, blogs), l’étiquette se reçoit une volée de bois vert. De toute part, les critiques pleuvent. Issus pour l’essentiel des médias anglo-saxons – l’indie classical n’a, semble-t-il, pas fait d’émule ailleurs – et du blog de Nico Muhly, musicien aux premières loges pour en parler, de cette scène. Normal, il en fait partie. Nécessité de définir, l’étiquetage est ce qu’il est. Fait pour déborder, et être débordé. Pour ce qui est du débat terminologique, passons. Autant l’accompagner d’une note d’intention tacite : passez outre. “Le nom fait un meilleur travail à décrire une philosophie que les éléments de la musique elle-même.” (5) Bien dit. En soi, ça, c’est déjà une petite révolution.

Briser les barrières entre les genres, «explorer la dérive et la texture, salir les bords de la forme” (6), telle est la feuille de route de l’indie classical. Ouverte. Ni clanique, ni sectaire. Ne pas se contraindre, c’est une des contraintes. Chacun voit en fonction de ses envies. Rien d’innovant dans cette attitude, sinon peut-être l’ultime étape des défrichages des années 70 et 80 (Steve Reich, Meredith Monk, Philip Glass, Terry Riley, La Monte Young, Rhys Chatam, Robert Fripp). Ces musiciens qui tenaient à faire savoir que, merci, ils vivaient en accord avec leur temps; et qu’en “héritiers du processus de négation de la hiérarchie initié par l’avant-garde précédent”, (7) le déboulonnage démarré avec le minimalisme devait s’achever. Le droit à l’éclectisme, leurs enfants spirituels, ceux de l’indie classical, l’affichent sans complexe, comme le droit à l’esprit d’entreprise, sans recherche expérimentale majeure, ni théorisation. Le post-modernisme a fait son oeuvre. Le reproche le plus communément lancé par le paragon musicologique, c’est sa vacuité. Parmi ses pourfendeurs, le compositeur John Adams, qui n’y va pas de main morte. “Il semblerait que nous soyons soudainement passé de l’ère de la dissonance et de la complexité […] à celle d’une sorte de musique extrêmement simpliste, […] conviviale, légère.” (8) Visés ? Les récents prix Pulitzer. Côté fun et pop attitude, on aura vu mieux. Ce qui se joue en fait, en arrière-plan, depuis des décennies, the question qui taraude le milieu du classique outre-Atlantique, c’est : qu’est-ce que la musique classique à l’ère contemporaine ? Cette problématique, on la laisse bien volontiers aux spécialistes. L’auditeur lambda, lui, le disque dans les écouteurs, suivra sa propre appréciation esthétique.

Les acteurs de l’indie classical poursuivent donc la ligne tracée par leurs aînés. Pas déconnectés, ni coincés dans leur bulle, mais pragmatiques, ils revendiquent leur goût pour tout type de musiques actuelles, y compris le hip-hop. C’est le cas de Judd Greenstein, qui potasse sa thèse de doctorat dessus. Qu’ils fassent partie de collectifs ou non, ces musiciens ont grandi avec plein de références, de modèles, d’icônes, et, dans leur panthéon, pas forcément beaucoup de dinosaures de la musique classique et contemporaine. Les précurseurs de ce style décrié, c’est encore eux décidément, le collectif Bang On A Can, mené par le trio David Lang, Julia Wölfe et Michaël Gordon. Les débuts ne se seront pas faits à moindres frais, reconnaitra des années plus tard le combo qui en a essuyé les plâtres. Les marathons ne leur font pas peur. Tant mieux pour eux, ils sont dans la place. Mais, ils ne pensaient pas si bien dire. Judd, lui, ans son Brooklyn natal, jubile. Ravi de prendre part à l’aventure, et porté par cette fresh vague, il prend acte et se lance dans le grand bain.  Cette new music, il en deviendra l’un des ambassadeurs.

Stratégies de conciliation artistique et économique

Boulimique, Judd Greenstein l’est. Compositeur, créateur du label New Amsterdam, cet homme-là est multi-casquettes. Très attentif à la vulgarisation de l’indie classical, il participe à de nombreux festivals, et s’occupe de la curation de l’Ecstatic Festival depuis sa création en 2011. Ca, c’est pour la partie évènementiels. Mais Judd, son activité number one, c’est écrire de la musique. Donc il compose, remplit des commandes, notamment pour le Carnegie Hall, auquel se rajoute des collaborations. Notable, celle avec la jeune violoniste Nadia Sirota (Arcade Fire, Meredith Monk, Grizzly Bear) pour une discographie épatante (First Thing First, Baroque). Nadia Sirota, voix à suivre sur les ondes de Q2 (radio dédiée à la musique contemporaine) pour un programme là encore épatant, Meet the composer. De la création, de l’humain, de la stratégie, telle est la pierre angulaire de l’indie classical. Privilégier un échange direct entre compositeurs et interprètes, favoriser la création, encourager les performances, court-circuiter les processus de production, gérer sa distribution comme des grands. Un programme d’actions bien rempli pour des ensembles (ACME, Bang On A Can, Calder Quartet, ymusic) qui se fédèrent ; des musiciens qui se combinent selon les disponibilités de leur agenda et leurs affinités. Commandes, compositions personnelles, les collectifs mettent en valeur un répertoire contemporain. Sur la scène indie classical, le Now Ensemble reste très sage, soucieux de rester dans la tradition de la musique de chambre. A son catalogue, des pièces de Judd Greenstein, Timo Andres, Nico Muhly, Missy Mazzoli, Kathryn Alexander, Jason Treuting, Sean Friar. En novembre dernier, le Now Ensemble célébrait son dixième anniversaire par une tournée. Excellent moyen de partir à la rencontre du public, et jouer. Le tip top du top.

And Now …

Successeur d’Awake (2011), Dreamfall tire sa richesse des expériences de ses jeunes compositeurs et de leurs personnalités. Elégiaque, inquiétant, obsessionnel, enlevé, tourmenté, mélancolique, Dreamfall est tout ça à la fois. Narrative, générative, abstraite, impressionniste, chorale ou « de structure répétitive », son écriture est plurielle. Des textures sonores d’une grande variété, voilà ce qu’offre cet album. Une dédicace au passé, un ancrage dans le présent, voilà ce qu’il est encore. Versatile, tendu, poétique, il façonne des atmosphères prégnantes, contrastées, feutrées.  Envoûtantes. Balaie de son spectre la thématique des rêves et les vies du sommeil paradoxal, tel qu’imaginés par Judd Greenstein, John Supko, Scott Smallwood, Nathan Williamson, Sarah Kirkland Snider, Andrea Mazzariello, et Mark Dancigers. Sujet inépuisable que semble particulièrement apprécier John Supko, adepte du surréalisme. Pour Mark Dancigers, guitariste et auteur du tryptique, ce troisième album est “une perspective sur le monde […] un état d’immense liberté […] le son d’ (un) groupe qui décide de lâcher un peu les rênes pour permettre un échange plus libre entre le conscient et le subconscient.” (9) Album substantiel – addictif même pour certains titres (merci messieurs Supko, Dancigers et Greenstein) – , Dreamfall s’écoute de préférence en nocturne, à tête reposée. Allez savoir pourquoi.

 

 

(1), in Indie Classical: Why The Genre Label Only Tells Half the Story, Laura Studarus, 19 décembre 2013.
(2), in New Music Box, Molly Sheridan, January 2011.
(3), in Indie Classical”: Why The Genre Label Only Tells Half the Story, Laura Studarus, 19 décembre 2013.
(4), in Making Overtures: The Emergence of Indie Classical, Jason Greene, 28 février 2012.
(5), in Indie classical: new label, or PR hype ?, Michaël Morrale, CBC music, 15 août 2012
(6), in Making Overtures: The Emergence of Indie Classical, Jason Greene, 28 février 2012.
(7), in New-York, années 1980 : dix ans de recherches en immersion, Rhys Chatam, 1990.
(8), in Classical Saxophone, an Outlier, Is Anointed by John Adams Concerto, William Robin, 17 septembre 2013.
(9), in notes additionnelles dans le livret de Dreamfall.

A propos de Elysia

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