Contrairement à ce qu’ont pu laisser croire les médias, spécialisés ou non, 2013 n’a pas marqué que l’anniversaire de ces deux mastodontes que sont Wagner et Verdi. Comme, pour des raisons similaires, les célébrations Händel reléguèrent à l’arrière-plan, en 2009, celles dédiées à Haydn, les commémorations de la mort de Gesualdo (1566-1613) et de Corelli (1653-1713) ont été largement éclipsées par les tenants du « tout à l’opéra » qui font hélas aujourd’hui la pluie et le beau temps dans le monde de la musique. Je vous propose donc de nous arrêter aujourd’hui sur une parution importante consacrée à Corelli.
 
A tout seigneur, tout honneur, elle concerne ce qui demeure aujourd’hui le recueil le plus connu de ce musicien au catalogue délibérément réduit, aussi bien en termes de volume (six opus numérotés et une petite quinzaine de pièces isolées) que de genres abordés (uniquement instrumentaux) : l’Opus 6, composé de douze concerti grossi, dont le fameux n°8 en sol mineur « fatto per la notte di Natale. » S’il n’est pas l’inventeur de cette forme qui voit dialoguer deux groupes instrumentaux, un concertino composé de solistes et un ripieno faisant intervenir tout l’orchestre, dont les musicologues attribuent la paternité au trop négligé Alessandro Stradella (1639-1682), auteur, dans les années 1675, d’une Sonata di viole con concertino di desi violini et leuto & concerto grosso di viole (à écouter sous la direction d’Enrico Gatti, Arcana A79, 1998) non liée à une œuvre vocale, Corelli fut sans nul doute le premier à apporter ses lettres de noblesse à un genre qui devait connaître un grand succès dans une large partie de l’Europe baroque, à la notable exception de la France, et, chose plus rare, perdurer jusqu’à une époque récente, puisque au XXe siècle, des compositeurs comme Martinů (1937), Vaughan Williams (1950) ou, plus proche de nous, Philip Glass (1992) en livrèrent leur vision.
Corelli, en perfectionniste qu’il fut toujours, prépara soigneusement l’édition de ce qui devait être son opus ultimum en vue de la publication duquel il signa, en 1712, un avantageux contrat avec l’éditeur Estienne Roger, installé à Amsterdam. Le recueil, paru posthumément en 1714, reprend sans doute, en partie, du matériel plus ancien ayant fait l’objet d’un patient travail de réécriture, puisqu’un compositeur comme Georg Muffat (1653-1704), qui fit une partie de son apprentissage sous la direction de Corelli et fit paraître, en 1682, son Armonico Tributo rassemblant cinq concerti grossi, nous dit avoir entendu, lors de son séjour à Rome au tout début des années 1680, de telles œuvres écrites par son maître. Faisant la part belle aux concertos d’église (da chiesa, dont la succession des mouvements est d’ordinaire lent/vif/lent/vif), ici au nombre de huit, plutôt qu’aux concertos de chambre (da camera, de forme plus libre et remarquable surtout par ses mouvements inspirés de la danse), regroupés dans une section finale intitulée « Preludii, Allemande, Corrente, Gighe, Sarabande, Gavotte e Minuetti… Parte seconda per Camera », cet Opus 6 apparaît comme une synthèse des possibilités offertes par la forme du concerto grosso, déclinées en douze modèles parfaitement pensés et offerts comme autant de modèles d’équilibre, tant du point de vue de l’architecture que de celui de l’expression, plus variée que ce que laisse supposer une approche superficielle. Plus que jamais, Corelli s’y affirme comme un musicien apollinien, maître de la conduite du discours et de son élaboration polyphonique, mais également soucieux de ménager des contrastes qui lui apportent une animation qui, si elle n’est pas spectaculaire, s’impose par sa redoutable efficacité.
 
L’Opus 6 a naturellement attiré l’attention des ensembles « historiquement informés » qui lui ont consacré florilèges et intégrales. Parmi ces dernières, même s’il faut mentionner pour mémoire la tentative de relecture, étouffant hélas sous les maniérismes, de Fabio Biondi (Opus 111, 1996), deux tenaient la tête de la discographie depuis une vingtaine d’années ; la première, dirigée par Trevor Pinnock (Archiv, 1988), très classique et parfaitement maîtrisée paraît manquer aujourd’hui de folie, même si sa clarté peut encore séduire, tandis que la seconde, légendaire, qui voit Chiara Banchini et Jesper Christensen à la tête d’un Ensemble 415 constitué de 39 musiciens pour se rapprocher des effectifs courants de l’orchestre du cardinal Ottoboni (Harmonia Mundi, 1992), adopte un parti-pris résolument différent, en misant sur une sensualité sonore et une animation qui font souvent défaut à sa prédécessrice. Élève de Chiara Banchini, Amandine Beyer a choisi de graver sa version, où elle dirige Gli Incogniti dont le nombre a été, pour l’occasion, porté à 18, lors de deux concerts donnés en février 2012 à l’Arsenal de Metz et corrigés par trois sessions de raccords. Elle réussit le tour de force de conjuguer tout ce qui faisait le prix des deux « grandes » versions qui l’ont précédée et livre, après écoute comparée, l’interprétation la plus convaincante qui ait été gravée, à ce jour, de l’Opus 6. Les douze concerti grossi, ainsi que la Sinfonia et la Sonata a quattro très judicieusement proposées en complément, sont abordés avec une énergie, une conviction et une aisance dont on imagine sans mal de quel travail de fond sur la mise en place et la structuration des œuvres elles découlent. Partout, le trait est net, l’articulation impeccable et les ressources dramatiques nées de l’opposition entre concertino et ripieno exploitées avec une intelligence et un instinct également confondants. A-t-on jamais entendu ces pages, y compris le ressassé Concerto pour la nuit de Noël, animées par un tel souffle et traversées, parfois jusqu’à une délicieuse ivresse, par tant de chant et de danse ? La dimension arcadienne de l’inspiration de Corelli a également été parfaitement comprise, ce qui nous vaut des moments plein de tendresse et d’une luminosité que n’aurait pas reniée Claude, mais elle ne tombe jamais dans la fadeur ou le narcissisme, car la tension qui anime cette lecture, dont il faut saluer la réalisation très réactive du continuo, ne faiblit jamais. On se régale d’entendre les pupitres dialoguer, de l’évident plaisir qu’ont les musiciens à s’écouter mutuellement et à jouer ensemble, de cette approche sans forfanterie superflue où les solistes rayonnent sans avoir à se livrer à la moindre gesticulation et où l’orchestre dispense sa chaleureuse présence et ses couleurs avec un naturel qui a un parfum d’évidence.
 
Je regarde, côte à côte sur leur bout d’étagère, le plastique usé du boîtier de l’Opus 6 de l’Ensemble 415 qu’effleure aujourd’hui le cartonnage encore lisse de celui des Incogniti. Bien sûr, ce dernier a fait prendre quelques rides à son glorieux aîné, bien sûr, si l’on doit conseiller aujourd’hui une version de ces concerti grossi, c’est vers celle d’Amandine Beyer que l’on se tournera sans hésiter, tant elle semble réunir toutes les qualités que l’on peut attendre dans l’interprétation de ce répertoire. Cependant, il me semble qu’il existe, entre ces deux réalisations si différentes, des liens tellement évidents qu’elles se complètent plus qu’elles se concurrencent, et en allant de l’une à l’autre, on prend conscience qu’on n’a pas assisté à un évincement, mais à un passage de témoin.
 
Arcangelo Corelli (1653-1713), Concerti grossi, opus 6, Sinfonia WoO 1 de l’oratorio Santa Beatrice d’Este, Sonata a quattro en sol mineur WoO 2
 
Gli Incogniti
Amandine Beyer, violon & direction
 
2 CD [69’31" et 75’26"] Zig-Zag Territoires ZZT 327.

A propos de Jean-Christophe PUCEK

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