C’est l’histoire d’un hasard, si tant est qu’il en existe : le truchement improbable des errements d’une autrice en mal de sujets et du mythique Fabrice Drouelle, conteur exalté des affaires sensibles du monde.

Laissant son oreille trainer, cherchant à fuir la lourdeur de sa vie, Monica Sabolo tombe en fascination pour l’affaire de l’assassinat de Georges Besse, PDG de Renault, par le groupe d’extrême gauche Action directe.

De ce pan noir de l’histoire de France, elle va tirer un récit.

Ainsi démarre le phénomène de cette rentrée littéraire, « La vie clandestine », dernier roman de la sensible Monica Sabolo, et tout juste paru chez Gallimard : comme un récit « facile et spectaculaire », où « rien n’était plus éloigné de moi que cette histoire-là ».

Mais bien sûr, rien ne ressurgit plus que ce qui est du silence, et bien vite, l’histoire de soi, de sa famille, remonte comme le limon boueux.

  • Fantomes.

« Je ne sais plus comment cela a commencé. » prévient-elle, dès l’incipit. Mais qu’est-ce qui a réellement commencé ?

L’enjeu du récit est celui d’une double contamination : celle de l’Histoire par l’intime, où Monica Sabolo semble retrouver, à travers le medium Action Directe et les deux figures badass de Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron, le fantôme de son enfance, et, bien entendu, celui de sa mère, ce fantôme evanescent dont l’autrice tente de retrouver l’histoire en la réintégrant dans l’histoire de sa jeunesse.

  • Vers le noir.

« La vie clandestine » devient alors un récit à tâtons, toujours proche de s’effondrer.

Et c’est en travaillant étrangement cette torsion du réel, que Monica Sabolo touche à l’intime : qui est-elle, si sa mère avait menti sur sa propre origine ? Que s’est-il passé à Milan ? Pourquoi ce noir sur les trois premières années de sa vie ?

Attentive aux mémoires, elle retrace alors la fragilité des souvenirs : un album de photos où manquent les dates, un étrange dessin au dos de celui-ci, des scènes proprement recomposées dont on finit par ne plus savoir si elles eurent lieu ou non.

Il en est de même pour Action Directe, où chaque récit, pourtant précis, relaté, documenté, ouvre l’abysse de chacun, de Claude Alphen, Nathalie ou Joelle : les couleurs de voiture changent, les horaires muent, des personnes sont convaincus d’avoir agi de telle ou telle manière.

Au cœur du réacteur, en fusion : la question de la fiction.

« Je me souviens du jour où ma mère m’a dit que mon père n’était pas mon père.  »

On saisit alors les mécanismes dialectiques à l’œuvre dans l’ouvrage : les réflexions sur le secret, sur ces réalités qu’on distord que cela soit dans les souvenirs, rejoués, mesurés, médiatisés par la mémoire, ou dans l’acte meme, où le réel semble se dissoudre dans des bulles irréconciliables (la mort des patrons par l’action, le déni de réel par Yves S.) jusqu’à aboutir à la violence inexcusable (le décès de Georges Besse / l’inceste, puisqu’il faut prononcer le mot).

Les enjeux de pouvoir qui se tissent, aussi, dans la société, dans les organisations, dans l’intime. La clandestinité qui apparait, qu’elle soit celle de l’organisation, de ses origines (elle n’est pas la fille de Yves S.), de ce qui ne peut se dire. Les mensonges à soi, aux autres, les récits auxquels on croit (la politique et la violence, pour AD, le fait que cela soit commun, dans toutes les familles, pour Yves S.)

  • Errements

Pourtant, à de rares exceptions près, la dialectique n’aura jamais réellement lieu. C’est que Monica Sabolo, ivre du malheur de sa douleur, semble évacuer l’évidence, qu’elle se refuse à dire clairement : Action Directe, avec toute l’horreur qu’elle a charriée, était l’œuvre d’un engagement. D’une pensée. Même limite. Même malade.

Loin alors des pulsions mortifères, loin, très loin de l’insupportable viol et peur que Yves S. lui a fait subir, et qu’aucune idéologie ne pourrait jamais pardonner et n’a jamais sous-tendu.

En évacuant le sous-texte politique (elle fait bien mine de le traiter, mais préfère, semble-t-il, s’attacher aux humains et donc aux faits divers), en évidant Action directe pour la transformer en une jolie toile de fond intellectuelle, pire, en mettant sur un quasi pied de discussion un groupuscule terroriste et une pulsion pédophile, elle explose son récit, réduisant leur dialogue narratif à un effet de manches, un « truc » d’écrivain qui aurait pu tout autant enquêter sur une filière agroalimentaire, les dessous de la IIIe République, l’histoire internationale de la courgette et ses dérives ou le concile de Vatican II.

  • Seul le silence.

Constat d’autant plus déçu qu’il y a, dans chacune ou presque des pages qui concernent Yves S., une justesse bouleversante, pétrifiant par sa capacité à analyser et transmettre en peu de mots ce que cela fait de grandir avec un tel traumatisme : le sentiment de culpabilité, le silence, l’inversion entre agresseur et agressé. L’angoisse qui étreint, chaque jour, où le psychisme prend le relais et décide de tenir grâce à des pensées magiques (j’ai encore provoqué un drame, je suis le centre). La relativisation de l’acte par l’adulte, l’impossibilité à dire.

Ces scènes, aussi, que l’on reconstitue à travers la faille d’une mémoire percée de pleurs. Ainsi la douloureuse explication, unique, où Yves S. sera confronté, et dont la cahotante protection du souvenir la fait se situer dans un lieu qui tout à la fois n’existe pas mais que le cerveau peut décrire avec précision, évoquant avec douleur et merveille le sentiment du traumatisme que tous nous avons en nous.

Dans ces instants, comme dans tout ce qui touche à l’intime, le récit est déchirant de justesse.

On comprend, bien sûr, qu’il eut fallu se protéger, faire diversion, une fois encore (c’est le centre d’une partie du propos, c’est, aussi, le processus à l’œuvre dans certains des autres ouvrages de l’autrice où elle ne fait qu’évoquer le drame à demi-mot), pour ne pas devenir aveugle en regardant la douleur.

« Nous nous débattons, tous autant que nous sommes. Nous cherchons un sens aux choses que nous avons faites, et à celles que l’on nous a faites, nous sommes entortillés dans le passé comme dans un drap mouillé. Les visages s’effacent, mais le chagrin demeure. Il irradie, il voyage, d’une génération à l’autre, d’un cœur à l’autre. L’histoire s’insinue en nous, elle se recompose, se déplace et se transforme, renvoyant des ondes et une énergie nouvelles, sans même que nous sachions à quoi elles font écho.

Je sais désormais que le temps passe, et ne passe pas. »

Il en résulte un texte parfois magnifique, souvent boiteux, au mécanisme nébuleux, machine à prix (la pluie diverse qui commence à s’abattre sur lui en témoigne), formatée pour le succès, inutilement alourdi d’effets (le personnage d’Hellyette, la fin cousue de fil blanc, les exagérations de sensiblerie à base de tremblements, de surexplications d’émotions pourtant là déjà), tour à tour trop bavard ou poignant.

Un texte funambule, mais qui ne parviendra jamais réellement à devenir celui qu’il aurait voulu être. Vaincu, lui aussi, par le silence.

Editions Gallimard, 320 pages, 21 euros.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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