Brina Svit – “Une nuit à Reykjavik”

Lisbeth Sorel, quadragénaire, cadre supérieur, célibataire, décide de payer un danseur de tango argentin pour passer une nuit avec elle à Reykjavik. Elle a choisi l’Islande, car c’est là où les nuits sont les plus longues à cette époque de l’année, une vingtaine d’heures environ. L’idée semble sulfureuse, mais en fait d’expérience sensuelle c’est un voyage intime que propose Brina Svit le temps d'”Une nuit à Reykjavik”, avec un talent distingué : “aujourd’hui avec cette lumière et ce ciel, la mer sera mauve et les rochers très noirs. Ce sera inoubliable. Ce sera le début ou la fin du monde, à toi de décider…”Au fil des heures, ce rendez-vous établi va peu à peu échapper à son instigatrice qui, en proie au doute, livrera ses failles les plus profondes, marquées par le deuil. Lisbeth passera ainsi d’un acte de prise de contrôle à une complète renaissance, permise par cette escapade aux airs de solstice. Cette femme au pragmatisme élégant qui décrète au début du récit qu’il n’y a pas besoin de lithographies aux murs pour coucher avec un homme”, d’une confiante spiritualité, est une femme de goût, constamment affairée : elle travaille, range, voyage, fréquente deux amants aux profils diamétralement opposés. Autant d’activités suspendues à Reykjavik, si ce n’est son habitude de comparer les couleurs du ciel à des Rothko. Sous la surface fantaisiste, s’ouvre un diptyque de l’angoisse et de la solitude, délicatement amené par l’auteur qui joue sur la symbolique entre le déroulement de cette longue nuit et la façon dont Lisbeth franchit ses épreuves personnelles.

La qualité de ce court roman tient au portrait de femme proposé par Brina Svit, qui évite soigneusement les compromis et les formules toutes faites. Alors que la romancière creuse ses sillons parmi les thèmes les plus sombres, une légère poésie souffle sur son écriture sans constituer un réel parti pris esthétique. L’identification au personnage est également proposée en pointillés, cela ajoutant une certaine pudeur au récit qui ne joue pas sur l’empathie et gagne en délicatesse (contrairement à David Foenkinos dans une histoire similaire). Lisbeth Sorel,
entre George Clooney dans “In The Air” et la “Seule à Venise” de Claudie Gallay, est semblable à tous ces personnages que le lecteur trouve facilement pathétiques mais dans lesquels il pourrait quand même vaguement se retrouver, bien qu’en s’en défendant. Cette distance sert le roman de Brina Svit en le rendant moins impliquant, plus évanescent : une simple histoire de femme en escale qui touche doucement, de loin.

 

Paru aux Editions Gallimard.

A propos de Sarah DESPOISSE

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