Qu’est-il arrivé à Nina Wu ? Dès les premiers plans,  le ton – glaçant – est donné : une jeune femme, le visage fermé et triste, se déplace au milieu de la foule dans les rues de Tapei.  Le désarroi est inscrit sur ce regard signifiant. Pas besoin de mots pour deviner le drame qui se cache derrière ce masque froid. En quelques plans très incarnés, le film capte l’ultra moderne solitude de cette femme.  Cette ouverture, du propre aveu de la scénariste et interprète principale, Wu Ke-Xi, serait l’épilogue,  même si elle nuance son propos lorsqu’elle énonce que ” cette scène pourrait tout autant s’inscrire dans le présent que dans le futur” (Dossier de presse). Une nuance largement validée par un cinéaste qui s’est emparé de cette histoire dans l’air du temps  inspirée de l’affaire Weinstein, en brouillant les pistes, en tordant la narration jusqu’à saturation, embarquant le spectateur dans l’espace mental de l’héroïne avec une virtuosité qui ne tourne jamais à vide.

Nina Wu : Photo Wu Ke-Xi

Copyright Epicentre Films

Cette jeune femme, c’est Nina Wu.  Elle s’est exilée en métropole loin de sa famille et de ses origines rurales, dans l’espoir de devenir actrice. Elle n’a pour le moment tourné qu’une poignée de publicités et quelques courts métrages. Elle complète aussi ses revenus avec un programme érotique en live stream. Son agent lui offre une opportunité qui pourrait bien changer le cour de son existence, la proposition d’un rôle conséquent pour un film d’espionnage. Après audition, volontairement éludée au début du film, elle est engagée. Seul bémol : elle doit tourner des scènes de sexe explicites. Le visage de porcelaine de l’actrice va peu à peu s’effriter tout au long du tournage anxiogène, placé sous la domination masculine, rappelant à plusieurs égards la première partie de l’impressionnant Audition. D’autant qu’à l’instar du film de Takashi Miike,  après une première partie rigoureuse, étayée de lents travellings avant et arrière et d’une composition très géométrique des cadrages, le film chavire littéralement, nous plonge dans un univers onirique où se télescopent le passé, le présent et le futur, ainsi que le rêve et la réalité au point de perturber nos repères. Cette césure, marquée par un événement important, invite les spectateurs à être attentifs aux images, à décrypter les signes et les codes, évoquant -toute proportion gardée- le fameux “Silencio” de Mulholland drive. Plus rien ne sera comme avant. Et peut-être alors que le début ne commence pas par la fin.

Nina Wu : Photo Wu Ke-Xi

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A l’austérité formelle de la première partie, créant  un malaise croissant, s’oppose une mise en scène frénétique, multipliant les effets visuels, les références et les trompe-l’œil.  Les couleurs sont plus agressives  avec une prédilection pour le rouge, les décadrages et  les ellipses narratives déstabilisent la perception du  regard, nous embarquant dans un cauchemar intérieur de plus en plus suffocant, véritable espace mental d’une actrice qui perd la notion d’espace-temps, qui laisse des traumatismes et fêlures resurgir. Prise dans une spirale de psychose, où l’on ne sait plus très bien où se trouve la part du réel, un peu comme dans le cinéma de David Lynch, sa mauvaise conscience revient. Celle d’avoir quitté ses parents, de ne pas assumer ouvertement son homosexualité dans un pays encore très réfractaire aux évolutions des mœurs, et surtout d’avoir accepté d’endosser un rôle sulfureux.  Cette construction en miroir entre la première partie rationnelle et la seconde baroque se révèle une façon intelligente de livrer une confession à l’écran et d’épargner le spectateur grâce à des choix esthétiques et narratifs très forts, évitant le naturalisme. On refait le chemin avec Nina sans pathos et voyeurisme, dans un climat à la lisière du fantastique, mettant un sorte de distance nécessaire et morale.

Nina Wu : Photo Wu Ke-Xi

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Manipulée par son agent et  bousculée par un réalisateur despotique, Nina Wu va se donner corps et âme pour défendre son personnage fictif, au point de perdre la raison, jusqu’à cette fameuse séquence de sexe,  intelligemment suggérée à l’écran par une simulation provoquant un vrai malaise, évitant en même temps la représentation graphique qui pourrait attiser le voyeurisme qui sommeil en nous. Et paradoxalement, en laissant une part d’imagination, elle n’en est que plus dérangeante, imposant une vision érotique purement liée aux fantasmes masculins.

Disposant de moyens conséquents par rapport à ses films antérieurs, s’éloignant aussi d’un style plus réaliste (le documentaire 14 pommes et Adieu mandalay),  Midi Z possède ce talent rare de combiner l’explicite et l’implicite dans sa lente description d’un délitement intérieur d’une femme ambitieuse et abîmée.

Le discours féministe est certes présent d’autant que l’actrice/scénariste s’est inspirée de l’histoire vécue par une de ses amies comédiennes. Il s’inscrit aussi dans le paysage d’un cinéma asiatique préoccupé  depuis longtemps par la place de la femme dans une société patriarcale et  archaïque. Nina Wu dépasse cependant le plaidoyer post me too, pour dépeindre un système aux coutumes antédiluviennes, basé  sur la loi du plus fort  et la compétitivité. Dans cette représentation effrayante de l’envers du décor d’une industrie peu reluisante, les femmes sont les premières victimes, représentation symbolisée par une double séquence terrifiante avec le producteur du film qui invite Nina dans sa suite, la chambre 1408,  référence explicite à un film d’horreur inspiré d’une nouvelle de  Stephen King et produit par Harvey Weinstein.

Nina Wu : Photo Wu Ke-Xi

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L’explosion cérébrale de l’héroïne trahit ses pulsions de vie et de mort, son désir aussi de réparer le passé, de chasser son double maléfique, perçus  à travers les moyens du cinéma, c’est à dire une mise en scène brillante et élégante toue entière au service de son récit gigogne.

Midi Z s’affirme comme un auteur exigeant, alliant la forme et le fond sans jamais que l’une prenne le dessus sur l’autre. C’est dans cet équilibre fragile que tient toute la force de Nina Wu, le premier grand film de ce début d’année, une œuvre déstabilisante à la colère rentrée et pudique.

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