Avant d’entrer dans le vif du sujet, commençons par une petite entorse aux règles critiques. En effet, au moment d’aborder le premier long-métrage de Léonor Serraille – récompensé en Mai dernier à Cannes par la caméra d’or – il paraît impensable – tant la réussite du film semble indissociable de sa prestation – de ne pas dire quelques mots en préambule sur celle qui occupe l’écran quasiment sans interruption de la première à la dernière image : Laetitia Dosch.
Révélée au cinéma en 2013 dans La Bataille de Solférino de Justine Triet où elle partageait l’affiche avec Vincent Macaigne, elle s’est ensuite essentiellement illustrée pour le grand écran dans des seconds rôles plus ou moins importants que ce soit chez Guillaume Senez (Keeper), Catherine Corsini (La Belle Saison) ou encore Christophe Honoré (Les Malheurs de Sophie). En parallèle, très active sur les planches, on a pu la voir ces dernières années dans La Splendide Actrice (d’après Tchékhov) d’Yves-Noel Genod, La Mégère Apprivoisée mise en scène par Mélanie Leray mais aussi dans ses propres créations : Laetitia fait Péter et Un Album (actuellement programmé au Théâtre du Rond-Point). Ceux qui ont eu la chance de l’apprécier sur scène ont déjà pu le constater, il s’agit d’une comédienne d’exception, singulière, débordante d’énergie, polyvalente et jusqu’au-boutiste (en atteste par exemple le final de Laetitia fait Péter…). C’est peu dire que Léonor Serraille a eu la bonne intuition en lui confiant les clés de son film : intense, drôle, touchante, désarçonnante de justesse et de spontanéité… Jeune Femme est son premier – probablement pas le dernier – grand rôle au cinéma.Cette Jeune Femme c’est Paula, plus ou moins trente ans, de retour en France après des années passées à l’étranger. Douloureusement séparée de celui qui a été son compagnon pendant une dizaine d’années, elle se retrouve seule, un chat sous le bras, dans la jungle Parisienne. Fragilisée mais pas abattue, Paula est décidée à reprendre sa vie en main et repartir de l’avant…L’originalité de ce premier film découle non pas de son postulat de départ mais de sa volonté, sa capacité à peindre le portrait subtil et complexe d’une héroïne insaisissable qui se construit (et se reconstruit) sous nos yeux. Les – rudes – premières séquences nous présentent une femme en situation de détresse, hurlant, se cognant violemment la tête contre une porte avant de perdre connaissance, puis quelques secondes plus tard à l’hôpital, à cran et presque agressive face à un médecin qui tente de l’aider. Ce personnage pas immédiatement « aimable », la réalisatrice nous invite à l’apprécier dans son entièreté, une heure et demie durant, elle l’observe, la suit, la scrute pour progressivement faire ressortir toute sa complexité et au fond sa grandeur. Sans rien – ni diplôme ni argent – mais pleine de ressources, seule mais toujours dans une recherche de contacts humains, elle s’affranchit des normes sociétales supposées – qu’est-on censé attendre d’une (jeune) femme aujourd’hui au juste ? – comme pour mieux les appréhender, trouve peu à peu sa place sans jamais se renier. Libre et originale, elle insuffle au récit une fantaisie doublée d’un optimisme contagieux qui n’est pas lié aux situations et péripéties à proprement parler mais au tempérament combatif et infatigable de son héroïne.Chevelure rousse, manteau couleur brique, yeux bicolores, Paula détonne – au sens propre et figuré – dans les environnements qu’elle arpente. La photographie saisit et accentue ce contraste entre un Paris aux couleurs assez froides – on est en plein hiver – et son look excentrique. À travers son itinéraire, ses déambulations, se dessine la peinture d’une grande ville où la précarité a contaminé les rapports entre les individus. Une ville où les différentes couches sociales semblent se côtoyer sans plus vraiment se parler ni s’écouter, encore moins se mélanger. Le regard porté sur ces figures solitaires parcourant le film témoigne autant d’une sincère tendresse à leur égard que d’une envie de parler, de montrer de manière plus large la France d’aujourd’hui dans toute sa diversité. On pense notamment à cette belle séquence rythmée au jazz de Gil Evans, observant l’héroïne seule dans un métro bondé et l’étrange sensation qu’elle procure, celle de voir des « vrais gens » sur l’écran, de renouer avec le réel comme si un certain cinéma Français s’en était auparavant trop longtemps déconnecté. Ainsi, Jeune Femme, en mariant des notions a priori contradictoires – réalisme/fantaisie dans la forme, légèreté/dureté dans le ton, complexité/simplicité dans l’écriture – trace sa propre voie avec vigueur et panache, à l’image de sa protagoniste en somme.

A propos de Vincent Nicolet

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