Quand la montagne fait loi.

C’est une vallée, magnifique. C’est une enclave, redoutable. Entre deux lignes de crête à la frontière italienne, la Roya impose la loi de ses montagnes. Ici comme en mer, la solidarité est un devoir et ce, depuis 1860 au moins. Parce qu’ici, en une nuit, on peut passer de l’Italie à la France ou de vie à trépas ; la montagne ne laisse pas le choix. Loin des images et battages médiatiques, sans heurts ni dualités hostiles, Paroles de bandits recueille la parole tranquille de ses passeurs et nous ouvre un monde rare, fraternel et serein comme un rêve d’humanité.

Copyright Docks 66 et Ligne 7

Sortir de la logique du gendarme et du passeur.

Autour d’une voix off qui imprime sa sereine mise à distance, Jean Boirons-Lajous déroule son documentaire à partir d’un personnage central, la Roya et d’un parti pris : ne pas cliver. Echapper à la sempiternelle dialectique du gendarme et du passeur, du juridique et de l’humanitaire, du héros et du collabo. Assez vite, il semble que ce soit la vallée elle-même qui recueille les témoignages, les gravant dans la permanence de la pierre, les enfouissant dans le secret de ses villages nichés entre ciel et terre, tout comme elle imprime de fait sa géographie à l’histoire des hommes. Contrairement à Paris, ici on ne peut laisser personne dehors, sauf à le laisser mourir. 

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“Mais des guerriers pacifiques”.

Assez vite aussi, la narration emporte le pas, tissant non pas une suite de faits de société, une diversité de migrations, mais bien un récit aussi universel que le concept de fraternité. Car les habitants de la Roya parlent d’une seule voix et elle coule sans l’ombre d’une hésitation, d’un regret. La solidarité ? Elle n’est pas un choix, mais un devoir. L’illégalité ? Elle est obligée. La frontière ? Une réalité fictive. La résistance qui impose de vivre avec deux téléphones, de faire attention à ne pas être écouté ? On y entre de fait jusqu’à devenir des guerriers du quotidien, “mais des guerriers pacifiques”. A partir du moment où l’action ne se pose pas en termes d’opposition, nulle dualité, nul conflit. S’élève ainsi au fil du documentaire un étrange récit choral, un message unanimiste extraordinairement salutaire et bienfaisant. En poussant la porte des uns et des autres, en partageant ces moments d’humanité entre hommes de passage et hommes passeurs, dignes et humbles, d’une simplicité belle à pleurer, la tentation est grande d’imaginer un monde à l’image de ce monde, de se laisser gagner par cette philosophie pétrie d’empathie.

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Hors-la-loi celui qui soigne un blessé.

Mais la marche du monde ne va pas forcément dans le sens de la Roya. Militarisée depuis 2015, la frontière italienne ne constitue pas le seul et unique obstacle. Elle se double maintenant d’une deuxième ligne de postes de contrôle français. “Des moyens phénoménaux” y sont mis en place, correspondant à une “hypocrisie fondamentale” puisque chacun sait qu’ils n’empêchent pas les passages. Ces barrières mettent hors-la-loi quiconque veut exercer un droit fondamental : soigner un blessé au bord de la route, prendre en charge celui qui affronte l’orage en tongs, nourrir et recueillir les rescapés d’une marche de neuf heures… Jean Boirons-Lajous laisse le droit se replacer du côté du juste. C’est l’État qui est rappelé à l’ordre parce qu’il ne tient pas ses obligations, notamment celle de prendre en charge tous les mineurs sur le territoire français ; c’est la police qui se met hors-la-loi en ramenant des mineurs de France vers l’Italie, après six heures de marche. C’est le maire de Vintimille qui passe un arrêté interdisant de nourrir les migrants et obligeant à faire les choses discrètement. C’est la quatrième année de sécheresse au Niger et l’aggravation des dérèglements climatiques qui créent une nécessité faisant loi. Une évidence fondamentale s’invente au jour le jour par une société civile plus prompte que les gouvernements à prendre acte des changements de société. 

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Hors des clichés, refonder.

Derrière le merveilleux message d’harmonie et de fraternité de ces bandits, un travail colossal : deux ans de tournage, des kilomètres d’entretiens intimes avec chaque personnage. Et quelques exigences tenues de main de fer : laisser hors-champ les clichés et toute tentative d’esthétiser, réduire la parole à un monologue le plus souvent off, épurer jusqu’à l’os c’est-à-dire l’humain, à partir duquel tout refonder. Bien difficile, alors, au terme de ce formidable documentaire, de ne pas connaître l’envie d’être là, dans la vallée de la Roya. Être là pour l’autre et être au monde.

FICHE TECHNIQUE

Réalisateur : Jean Boirons-Lajous
Producteurs : Prima Luce – Loic Legrand et Antonio Magliano
Distributeurs : Docks 66, Ligne 7
Son et assistanat à la réalisation : Christine Dancausse, Aurélien Marsais, Hadrien Basch
Montage : Myriam Ayçaguer
Musique : Raphael Hénard, N’Dembo Ziavoula
Pays : France
Année : 2019
Durée : 90 min
Couleur

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