En 2016, Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter rencontrent en Grèce un réfugié iranien d’une vingtaine d’années prénommé Shahin. Il en est au début de sa migration. Elles racontent avoir trouvé le jeune homme lumineux, vigoureux et débordant d’optimisme. Elles gardent contact avec lui. En 2018, il est en Angleterre. Ce pourrait être la dernière étape, positive, de son périple. Mais les deux cinéastes constatent alors avec étonnement qu’il est abattu, replié sur lui même.

Une vraie problématique… C’est peut-être pour l’affronter, sinon pour la résoudre, que les deux cinéastes ont réalisé cette œuvre évoquant le chemin parcouru par Shahin, les expériences qu’il a vécues, rendant compte de ses différents états psychologiques. Le jeune homme n’a pas été suivi par la caméra. Ailleurs, partout est un film composite qui mêle le concret et l’abstrait, qui associe, entremêle des voix toujours hors-champ ou hors-cadre et des images ayant principalement une fonction de contrepoint – qu’il y ait convergence ou disjonction.

À travers le prisme de sa subjectivité, Vivianne Perelmuter – qui s’exprime en même temps pour Isabelle Ingold – parle de Shahin, de ce qu’il a raconté. Elle transcende aussi l’expérience individuelle pour atteindre – avec l’aide du jeune homme converti au Bahaïsme et à qui il arrive de prononcer les mots d’« enfer », de « vérité », de « liberté » – une dimension plus universelle, plus métaphysique. Des extraits de tchats apparaissent à l’écran. Des conversations téléphoniques entre Shahin et sa mère restée en Iran résonnent, vibrantes d’amour. Shahin rapporte quelques-unes des questions qui lui ont été posées par un ou plusieurs agents de l’Office d’Immigration chargés d’étudier sa demande d’asile politique, et quelques-unes des réponses qu’il a données. Ces échanges froids permettent de saisir sous forme de témoignage une partie de ce qui est concrètement arrivé au jeune homme lors de son voyage d’Iran en Angleterre, via la Serbie, la Turquie et la Grèce.


Le temps que son sort soit fixé par les autorités britanniques, Shahin est envoyé dans une petite ville minière du nord du pays où le temps est désespérément glacial et pluvieux. Là , y séjourne nombre d’autres demandeurs d’asile. Privé de ressources, il reste enfermé de longs mois dans une chambre exiguë. Ses seules sorties se font à travers l’écran d’un ordinateur. Shahin ne fait pas que visiter des sites internet comme Facebook ou Instagram. Il regarde le monde à travers les images que produisent mécaniquement, sur la toile, les caméras placées dans les villes, en extérieur ou intérieur, ou dans des lieux à valeur touristique – ce que l’on appelle les « live webcams » et les caméras de surveillance.

C’est en constatant cette situation qu’Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter ont l’idée de ce qu’elles présenteront aux yeux des spectateurs. Des images constituant une fenêtre sur le monde, mais représentant également un univers lointain, solitaire, déshumanisé ; comme anonymement contrôlé. De la même manière qu’en lisant et commentant le Procès Verbal des entretiens qu’il a eus avec les agents de l’Office d’Immigration, Shahin en souligne l’absurdité administrative et en détourne la fonction pour se raconter, de façon authentique, les deux cinéastes montrent les images comme ce qui fait écran à la Vie, comme ce qui l’appauvrit, l’enlaidit et la contraint, mais les utilisent aussi comme un matériau utile à la création et à l’expérimentation… en les décomposant, en les saccadant, en les grattant quasiment, parfois ; en jouant avec les résolutions et les définitions. En les faisant exploser.

Pour Shahin, finalement, au bout du tunnel, un peu de lumière… l’horizon qui s’ouvre…

Les images et les mots d’Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter, le riche et troublant univers sonore qui les accompagne, ont évoqué en nous la poésie de Duras et de Lynch autant qu’ils nous ont rappelé la sordide actualité de ces derniers jours dans le Channel.

En cette fin 2021, Ailleurs, partout… comme un film phare.


Produit par la société belge Dérives, Ailleurs, partout a obtenu le Grand Prix du Jury International au Festival International du Film d’Ujan Apricot Tree (Arménie), le Prix de la Presse au Festival International du Film de Nancy (France), et la Mention Spéciale du jury au Festival International du Cinéma Contemporain de Asunción (Paraguay).

Il est actuellement projeté au Cinéma Le Saint-André des Arts à Paris.

 

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