Hong Sang-soo – "Haewon et les hommes"

Nobody’s daughter Haewon (le titre international est tellement plus beau) propose à son spectateur de suivre une véritable héroïne, de celles qui se cristallisent immédiatement par leur charisme à l’écran, ce qui est une chose rarement vue chez Hong Sang-soo. Est-ce le fait qu’Isabelle Huppert ait dessiné la fois précédente, plus qu’à l’accoutumée chez le cinéaste, “ses” personnages ?

Il faut dire aussi que l’actrice Jeong Eun-chae est une vraie révélation, avec un visage et une démarche qui sortent vraiment de l’ordinaire, et dont le moindre vêtement porté semble se transformer en costume unique. Haewon se cherche dans la société coréenne : elle marche beaucoup sans destination précise, (fantasme?) peut-être de se faire critiquer dans son dos sur son comportement et ses origines, se projette en Charlotte Gainsbourg avec la bénédiction de Jane Birkin, dialogue avec une mère libre et pleine d’assurance… C’est une étudiante et un personnage de rêve pour un réalisateur, riche de possibilités, une protagoniste moins conceptuelle qu’Oki par exemple, du moins elle s’échappe de ce statut.
Comme beaucoup de personnages chez Hong Sang-soo, Haewon aime écrire dans son journal intime, mais cette dernière a la fâcheuse manie de s’endormir à même la table. Ce qui va influer sur la structure du film, pourtant d’apparence l’un des plus limpides du coréen. Si le metteur en scène avait déjà tâté de l’onirisme dans Night and Day et son final en particulier, la chose est nettement plus diffuse ici, du moins jusqu’à un dernier plan assez abrupte. Reste que réalisateur sait admirablement installer son spectateur dans des petits chaussons pour le perdre insidieusement.Les sélectionneurs du festival fantastique de Sitges qui ont choisi de projeter Haewon cette année ne le font donc sans doute pas totalement par relativisme dans leurs critères : comme Bunuel qu’il admire, Hong Sang-soo filme le rêve et le réel de manière indistincte, faisant du monde filtré à l’écran un univers on ne peut plus étrange. Mais cette fois, pas même de symboliques provocantes : pour conter une laborieuse rupture amoureuse entre deux êtres et deux âges (filmée telle qu’elle se ressent ou se projette), tout se retrouve baigné dans un sentiment continu de familiarité.
Familiarité d’un quotidien d’abord, baigné dans une douce poésie… Il n’y a qu’ Hong Sang-soo aujourd’hui pour filmer ainsi avec ces perspectives profondes et élégantes des rues en travaux qui auraient tout pour être moches, des squares et campus un peu gris qui prennent tout de suite une dimension concentrique majeure. Il y a ce sentiment finalement que tout peut se créer dans n’importe quel détour de la même manière, que tout peut se radoter sans pesanteur.
Familiarité avec l’univers du cinéaste ensuite, qui s’auto-référence comme jamais, notamment avec la « 7ème symphonie » de Beethoven, déjà présente dans Night and Day, et ici régulièrement écoutée sur dictaphone (qui plus est dans la version « remixée » du générique de fin de son précédent film)… Le réalisateur semble s’amuser lui même de tout ça, quand il fait déclamer des répliques comme « Partons nous marier dans la province de Kangwon », fait réapparaitre deux personnages de HaHaHa…Pour la première fois peut-être, le réalisateur semble dans la conscience qu’au-delà du processus créatif traquant la nouveauté qu’il revendique, il évolue lui même dans un monde de signes et dans une expression qui commencent à être puissamment caractéristiques. La répétition n’est plus depuis longtemps un simple exercice pour Hong, ici au sommet de son art. Mais c’est comme si on le sentait maintenant totalement maître de son style après se l’être finalement beaucoup cherché. Avec Haewon, Hong Sang-soo devient, cette fois, “vraiment” plus proche d’Ozu et de Rohmer : il a réinventé le monde par son langage singulier, et son art devient de plus en plus précis. S’il reste ouvert, il y a bien quelques clôtures de natures esthétiques qui se sont définitivement installées. Justement, Haewon parle comme jamais encore chez HSS de la mort, de la nostalgie, de la vieillesse…
En salle le 16 octobre

 

A propos de Guillaume BRYON

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