Cinéaste pourtant peu enclin à se confronter aux figures mythiques du genre, Dario Argento accepte néanmoins cet incongru projet d’adaptation. Mais que pouvait-on encore dire d’un roman déjà mille fois mis en images et soumis – souvent avec bonheur – à d’infinies variations ? Malgré une reconnaissance tardive, avec ses rétrospectives, ses rééditions luxueuses et ses festivals, l’inconfortable position commerciale Dario Argento l’aura amené, tout comme Mario Bava, à accepter – mais in fine, à s’en emparer – une œuvre qui restera “de commande” pour oser l’exercice de style et lui imposer une identité. Au risque d’une vision trop personnelle et trop libre, au risque d’écorner la mythologie et d’abîmer le fétiche, cet objet si précieux aux yeux d’un spectateur déjà surexcité par l’idée de retrouver sur l’écran ce qu’il connaît, finalement, déjà par cœur. Face à une garde figée dans ses principes, le projet était donc risqué.  Œuvre bancale mais attachante par bien des aspects, œuvre inattendue dans sa proposition, Dracula 3D aura au moins permis à son auteur de retrouver un esprit joueur qui bousculera, non sans ironie, les attentes du spectateur et de renouer avec le désir, si singulier chez lui,  d’expérimenter sur sa pratique, d’explorer les possibilités de son art. A contrario d’une représentation conservatrice du mythe, Dracula 3D se révèle finalement une œuvre assez salvatrice pour son auteur – loin du poids des traditions –, un objet très personnel nourri pourtant d’un sujet déjà épuisé et connu de tous. Confrontant l’ancien et le moderne mais perpétuant cet “Art de la vision” si singulier qui caractérise son auteur, Dracula 3D est une œuvre hybride, presque dégénérée, qui fascine par la bizarrerie de ses mélanges, le “film rêve” d’un illusionniste qui cède de nouveau, avec plus ou moins de réussite, à ses caprices d’esthète.
Avec sa figure mythique, Dracula 3D suggérait un passage par la source, un périple vers les origines et si Dario Argento tente cette errance amoureuse et nostalgique dans l’imaginaire d’un cinéma qu’on croyait révolu et épuisé, elle aura été bénéfique avant tout pour son cinéma. Du temps est passé et celui qui était maître de l’illusion optique – jeux de lentilles, perspectives et mouvements de caméra – n’a plus que le pixel et le CGI comme instruments : Dracula 3D deviendra cette étrange rencontre entre l’ancien le moderne, une œuvre où des personnages hybrides seraient d’un groupe sanguin unique, entre présence liquide, matière coagulée et pixels. Une esthétique de la bizarrerie, une dégénérescence visuelle qui serait le fruit d’une copulation qui semble, à priori, contre nature. Si Dracula 3D dépasse ce statut d’étrange objet, c’est – tout comme Scorsese avec son Hugo Cabret – grâce à un regard qui sait rester ferme face à la modernité, un style qui sait résister à la tentation de “faire moderne”. Cinéaste en résistance, Dario Argento décide de jouer la carte de la nostalgie pour mieux détourner son nouvel instrument : devenu peintre “pixeliste”, il s’amuse, tel un alchimiste qui n’aurait pas encore épuisé tout son art, à provoquer des mélanges inédits. Une tentative vivifiante pour un réalisateur déclaré un peu trop vite “en panne sèche” alors que La Terza Madre et ces effets digitaux approximatifs témoignait déjà de cette équivalence dans le cinéma d’aujourd’hui aux décors de carton pâte du peplum italien : rappelons nous cet improbable séquence finale où les ruines se dessinaient – littéralement – derrière les héros. Argento, déjà, affirmait la nécessité de détourner la restriction budgétaire, en assumant le mirage, le truc dévoilé, en continuité avec le cinéma de quartier. Cette forme de pureté annonce un film d’art naïf, un livre d’images qui s’assume comme principe d’illusion et précipité de rêverie. Réactivant avec la naïveté des livres d’enfants des souvenirs de matte painting, loin de la 3D opportuniste, Argento redécouvre avec candeur le cinéma, comme Coppola, ce nouveau jeune cinéaste, semble renaître avec L’homme sans âge ou Twixt. Si son approche reste ludique, en particulier avec ses plongées et contre-plongées immersives – dans un cercueil, par exemple – c’est probablement au relief d’Hitchcock sur Dial M for murder que renvoie le plus celui d’Argento : travail sur la profondeur de champ, sur les multiples épaisseurs du décor, de ses animaux empaillés flottant dans la pièce aux fenêtres ouvertes sur la nuit en passant par l’éternité de sombres caveaux.  Dracula 3D est une promenade faite de belles retrouvailles avec les maîtres, un hommage qui assume une évidente filiation avec Mario Bava ou Riccardo Freda. Avec ses murs étrangement nus et blancs, Dracula 3D est une tentative presque expressionniste qui refuse la surcharge baroque et privilégie l’épure au fourmillement des détails ou l’on retrouve le tombeau du Corps et Le Fouet ou la demeure du docteur Hichcock. Si cette ingénuité doit beaucoup à la volonté de retrouver, dans ses assemblages picturaux, la naïveté du cinéma primitif – Nosferatu y est explicitement cité par le personnage et son ombre de mante religieuse -, on la retrouvera également dans un montage simple qui reproduit l’ancestral effet de disparition/apparition et une étonnante, car inhabituelle, fixité du plan. C’est bien la logique du tableau qui prédomine, espace ou se confronte chair et pixel, passé et présent. Finalement peu passionnant dans son intrigue – comment susciter l’intérêt pour un sujet totalement épuisé ? -, Dracula 3D renoue avec un désir de jouer presque enfantin qui impose, une nouvelle fois, cet “Art de la vision” très personnel de l’auteur au gré d’une belle balade dans un passé fait de toiles d’araignées et de cimetières sous la lune.

 

Si ce beau voyage nostalgique dans l’Italie des années 60 et l’Allemagne des années 20 est parfois bancal – quelques approximations dans les mélanges! -, il fonctionne bien par une naïveté qui s’impose à nous, une dimension formelle presque romantique que la photo de Tovoli – hyper colorée, bien que parfois un peu digitale – sait parfois très bien mettre en valeur. C’est évidemment un film bien plus formel que de contenu, et, que ça réussisse ou non, il semble que Dario Argento retrouve le cinéma comme un terrain d’expérimentation.
Mais peut être une dernière fois  car si Dracula 3D réinsuffle une vitalité certaine chez son auteur, le film s’annonce aussi comme une somme presque testamentaire. En effet, Dracula 3D n’est pas alors sans rappeler cette fusion hallucinogène que provoquait le syndrome de Stendhal et qui, soudainement, prendrait vie. Au-delà de la citation – l’expressionnisme, Méliès, le gothique italien -, Dracula 3D s’autoproclame bilan de son auteur, à travers l’auto-citation : une dimension d’auscultation qui participe beaucoup de ce “regard en arrière” qui anime la nostalgie très prégnante du film. On y retrouvera les insectes de Phenomena, une relecture de la scène de la balle qui troue un visage – qui, elle-même citait l’accident final de 4 mouches de velours gris – du Syndrome de Stendhal, un mouvement de caméra qui embrasse une tablée qui n’est pas sans rappeler celui autour de la maison de Ténèbres, un meurtre à la hache qui rappelle celui de Macha Méril dans Profondo Rosso ou encore un vitrail qui renvoie directement à Suspiria.

Il en est ainsi de Dracula 3D : une errance romantique dans le temps du cinéma et d’une œuvre. Une sorte d’épreuve, aussi, pour la mémoire qui en fait un film émouvant de souvenirs fragiles avec sa part d’oubli et de moments rêvés. Un “film rêve” dans sa proposition esthétique mais aussi dans ce qui le nourrit profondément et qui fait vaciller la perception du spectateur mais aussi de ses personnages, malmenés par une amnésie douteuse, victimes d’illusions optiques et numériques. Le récit lui-même se construit sur des absences qui sont autant d’infidélités à l’œuvre originelle : à partir d’un récit connu qui a épuisé tout effet de surprise, Dario Argento s’abandonne aux variations autour du mythe. Si l’on retrouve l’arrivée d’Harker dans une nuit de Walpurgis qui n’est pas citée, sa vampirisation – avec de jolies modifications de l’histoire originelle -, Lucy, Mina, et Van Helsing pour la dernière partie, Dracula est une œuvre qui joue sur les manques et les infidélités à Stoker. Récit rempli de vides, il incombe dès lors au spectateur de se repérer, victime consentante d’un pacte tacite avec le cinéaste, qui leur dirait : « chers spectateurs, vous connaissez déjà cette histoire mais je vous invite à vous y aventurer pour y visiter quelques pièces ». Cet art du morceau choisi singularise une adaptation, avec cette étrange sensation de ne pas assister, encore une fois, à la même histoire. Une nouvelle fois, c’est un montage parfois déconcertant – car abrupt – qui opère, privilégiant la succession de séquences, voire de promenades dans des tableaux à une véritable narration. On pense parfois à Peter Greenaway dans sa théâtralité assumée, aspirant le spectateur dans sa picturalité, son climat poétique ou le temps semble suspendu.

 

La distribution est en demi teinte : Jonathan Harker est un peu fade, Asia Argento loin d’être une fabuleuse Lucy mais pas aussi catastrophique qu’on a voulu le dire. Kretschmann en revanche  offre une vraie vision de son personnage, animale, secrète et presque autiste. On appréciera également un Rutger Hauer-Van Helsing très en retrait à l’interprétation étonnamment sobre et une Maria Gaslini très convaincante et très frêle, suffisemment angélique pour ne pas être ambiguë. Malgré ses nombreux défauts, malgré la piètre partition d’un Simonetti dont Argento devrait sérieusement songer à se débarrasser, Dracula 3D  demeure la proposition revigorante d’un auteur qui renoue avec l’audace, épousant un champ du possible renouvelé. Si le film est terminé, l’œuvre demeure, elle, inachevée : un soupçon d’avenir pour un réalisateur si souvent enterré qui, comme son personnage, nous laisse découvrir qu’il peut avoir plusieurs vies. Immortel?

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