Farce fantastique folle et décalée, The Host vient nous confirmer la vitalité d’un cinéma coréen sincère et rageur. Par le biais des conventions du film d’horreur, Bong Joon-ho nous invite à surveiller la monstruosité qui nous entoure…

Si The Host ressemble un peu au film de monstre idéal, c’est probablement parce qu’il n’en est pas vraiment un. Pourtant, l’argument de départ, avec son arrière plan écologique, a tout de l’hommage aux séries-b des années 80 : l’idée d’une bête mutante née de déchets toxiques déversée dans un milieu naturel ne serait pas nouvelle si la créature ne traduisait pas une hantise contemporaine plus profonde. En effet, The Host prend la forme d’une fable avec un trait volontairement outré qui ne craint pas de verser dans la caricature, d’un vrai pamphlet politique, un peu à la manière d’un Carpenter utilisant la SF dans They live pour stigmatiser la campagne présidentielle de Bush père.

Mais à la mise en scène nerveuse et rigoureuse de Carpenter, Bong Joon-ho oppose un style volontairement décontracté, mouvementé et héroï-comique, libre d’aller où il veut, passant allégrement du rire aux larmes, de la tension la plus tragique à l’esprit le plus potache dans un souci de contrepoint permanent. Il enchaîne ainsi l’émotion la plus intense (la disparition successive des membres de la famille) sur le grotesque de situation (le recueillement devant la photo de la jeune héroïne qui dégénère en pugilat ridicule), sans jamais dissiper l’angoisse (la petite fille dans l’antre de la bête) tandis que surgissent des moments de troublante poésie (l’enfant suspendue par la bête) . Tout à la fois mélodrame, comédie loufoque, film épique, film d’épouvante, parabole ou thriller, The Host est un brassage virtuose de genres à priori antithétiques ; ce refus de l’unité de ton en fait un objet inclassable

Bien que Bong Joon-ho s’avoue fan de film de monstres, il ne se prive d’en briser les règles en dévoilant sa créature dès la deuxième scène, ni d’éliminer ainsi toute notion de suspens. Il libère le genre de ses conventions d’exposition, de mise en situation, de progression, de montée crescendo de l’angoisse ; il casse le rythme du divertissement fantastique en plaçant d’emblée une scène que tout blockbuster aurait mis à la fin en guise d’apothéose, de bouquet final. The Host fonctionne comme-ci le genre n’avait pas existé. Après cette scène, The Host ne pourra plus faire de l’attente de l’apparition du monstre le procédé classique de stimulation de la peur. Le monstre appartient au décor et n’est pas le moteur du film. De plus il ne s’identifie pas à l’apparition du surnaturel au sein d’un cadre tranquille, avec ce que cela génère comme mouvement d’incrédulité et comme lent processus de croyance, mais se présente comme un danger immédiatement intégré à la réalité, voire à l’actualité : la population l’observe, et le voit, fondu dans le paysage.
Quelque part entre l’esthétique de Bosch et les créatures lovecraftiennes, la bête de Bong est splendide, mais n’est pas hollywoodienne : elle n’a pas la dimension mythologique, divine, invincible d’Alien, la perfection de l’indestructible : produit de l’imprudence humaine, de la négligence scientifique, elle est elle-même une erreur, donc imparfaite, pataude, trébuchante, inachevée, pitoyable autant que redoutable.

Copyright Océan Films

Le public occidental n’est sans doute pas assez au fait de l’histoire coréenne pour pouvoir saisir pleinement toutes les allusions à un contexte social et à des événements qui n’ont pas filtré jusqu’à lui. De cet univers qu’un état de guerre latent n’a pas pleinement libéré de la censure, les informations qui nous parviennent se heurtent à l’ignorance et l’indifférence occidentale, alors que pour le spectateur coréen The Host ravive des souvenirs plus douloureux. Ainsi, bien que l’argument de départ paraisse s’intégrer parfaitement aux clichés du genre, il s’inspire bien d’un scandale rapidement étouffé par les autorités de déchets déversés par des américains dans le fleuve Han. Les personnages revêtent un caractère hautement symbolique quant à l’histoire coréenne : l’oncle devenu alcoolique et fabriquant de cocktails molotovs renvoie ouvertement aux manifestations étudiantes qui se déroulèrent d’abord en 1986 contre le gouvernement de Chun Doo-hwan puis dans les années 90 contre les présidents suivants, se soldant par plusieurs morts. Quant à la tante, elle s’illustre dans un sport très populaire en Corée ; à dominante féminine, l’arc fit en effet la fierté des coréens dans les années 80 ; en remportant la médaille d’or, plusieurs jeunes championnes voyaient surtout l’espoir de sortir de la pauvreté.

L’humour de The Host accompagne constamment la mélancolie sans parvenir à la masquer. Le rire dévastateur n’est en effet qu’un déguisement pour exprimer la tristesse profonde de la condition coréenne avec d’autant plus de pudeur ; l’importance du chômage et de la pauvreté et une implantation des Etats Unis tant économique que politique, qui en fait quasiment un deuxième gouvernement, au point que le régime nord-coréen avait même évoqué les « américano-fantoches » de Séoul. L’interventionnisme américain crée des pouvoirs hybrides, à la fois bancals et oppresseurs, et peut-être que la vraie nature de « l’hôte » est là. Evidemment, la charge est toujours excessive, primaire, presque clownesque : l’américain est arrogant et méprisant et en plus il louche. Mais la ridiculisation de l’intrus exorcise sa présence. Bong met en évidence comment la télé véhicule des images biaisées et manipulatrices qui trahissent l’emprise des USA sur les médias : le monstre fait plusieurs victimes sur son passage, mais la télévision n’évoquera que le pauvre militaire yankee qui lentement meurt de ses blessures. Le mensonge ballotte le public, entretenant sa peur à coups de virus imaginaires, de dangers inexistants et suscitant une méfiance paranoïaque de l’autre. Bong n’est pas plus tendre envers un pouvoir sud-coréen à la fois lâche, et autoritaire, qui poursuit les petites gens en les présentant comme des criminels. Séoul semble d’ailleurs soumise à une surveillance militaire constante, où le fantôme de la répression rôde, bref une ville pour ainsi dire encore sous couvre-feu. Le monstre à la fois métaphorique et bien vivant permet de donner une forme à la figure abstraite de l’ennemi invisible et au climat de soupçon qui étouffe la Corée. Comme The Thing de Carpenter parlait de la bête enfouie en chacun de nous, la chose de Bong est la matérialisation du Mal qui ronge un pays.

Copyright Océan Films

 

Avant d’être un film de monstre The Host est l’histoire d’une quête, pour un pays dont la population a perdu tout sens de la communication. La famille désunie se ressaisit pour partir à la recherche d’une petite fille disparue. Grand-père, père, oncle, et tante – la mère est la grande absente de cette famille – se rejoignent et se soutiennent pour retrouver la petite fille. Le dépassement de chacun les conduit à troquer la haine contre l’estime et la découverte mutuelle. The Host fait l’éloge des perdants. Pour le peuple des humbles, des ignorants et des opprimés, cette bête sera le signe de leur réveil, l’élément catalyseur. Avant le monstre, le héros-looser dormait comme un loir, passif, aveugle au monde et à ses mensonges. La dernière scène le montre éveillé, guettant le danger. Ainsi les laissés-pour-compte héroïques de The Host indiquent la voie du salut et du réveil pour toute une population plongée dans la torpeur par les autorités, par le culte de la consommation et l’hypnose des médias. Derrière le simple divertissement perce une invitation à la vigilance constante du regard et à l’insoumission, un appel à garder les yeux ouverts.

Joon-ho Bong – Corée du sud (2006)- 116′ – avec Kang-ho Song, Hie-bong Byeon, Park Hie-bong

 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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