Arnaud Desplechin – « Tromperie »

Tromperie est toujours en salles.

Avec son nouvel opus, Arnaud Desplechin adapte Philip Roth. Précisément Deception, roman publié en 1990 – en 1994 pour sa traduction française.
Le cinéaste n’a jamais caché son admiration pour l’écrivain américain. En 2001, discutant de Comment je me suis disputé… ma vie sexuelle, son film de 1996, il a l’occasion de déclarer : « (…) C’est vrai que je suis un grand admirateur d’un écrivain américain qui est Philip Roth… et qu’il y a quelque chose qui me touche très fort dans ses romans, c’est le fait qu’il ait réussi à retourner la vie en roman et le roman dans la vie… qu’il ait réussi à mélanger les genres » (1).
Pour préparer Comment je me suis disputé… ma vie sexuelle, Desplechin avait l’habitude de lire des passages de Tromperie avec Emmanuelle Devos. Un enregistrement de la lecture de l’épilogue a été publié comme bonus de l’édition DVD de Rois et Reines (film de 2004). Le réalisateur l’a envoyé à Philip Roth. Celui-ci a téléphoné à l’expéditeur et l’a encouragé à adapter Tromperie. N’arrivant pas à écrire quelque chose de satisfaisant, Desplechin a abandonné le projet, y compris celui d’une version théâtrale un temps envisagée (2). Il réussit à s’y remettre de manière décisive à l’époque du premier confinement (3).

Philip, l’un des personnages du récit, est le représentant de Philip Roth. Il est donc écrivain, et réside à Londres dans les années quatre-vingt – comme le fit l’auteur. Il converse avec différentes femmes, en face à face ou par téléphone, et utilise la matière des discussions pour écrire un roman. La principale d’entre elles est une amante anglaise mariée. Pour le film, Léa Seydoux lui donne corps et porte sa voix. Il y a aussi une ancienne amante résidant à New York et souffrant d’un cancer du sein. Desplechin a confié le rôle à Emmanuelle Devos. Une exilée tchèque, incarnée par Madalina Constantin qui est, elle, d’origine roumaine. Une ancienne étudiante psychiquement instable… Il y a, en outre, un réalisateur tchèque prénommé Ivan (4).

Avec l’amante anglaise, Philip vit une idylle, puis une séparation. Quand ils se voient, ils parlent de leurs époux respectifs, de leurs difficultés conjugales. Ils discutent de leur relation intime, de son activité littéraire à lui. Des Juifs, aussi… De la judéité de Philip et de l’antisémitisme des Anglais. On retrouve ici les obsessions philosémites d’Arnaud Desplechin (5).

La particularité du texte est qu’il n’est constitué que de dialogues. Sans même des indications de locuteurs. Il y a bien quelques phrases narrativo-descriptives – par exemple : « Elle rit » (6) -, mais elles sont rares.

Une des tâches de Desplechin a donc été de trouver, constituer des décors et des situations vraisemblables pour faire dialoguer ses personnages. Le principal d’entre ces lieux est le bureau de travail de Philip, à Londres. Là où il écrit et passe du temps avec son amante. Le fait que la majorité des scènes se déroule en cette pièce confère au film sa dimension de huis clos. Mais ce n’est pas un huis clos au sens strict. Certaines séquences sont filmées dans un parc – probablement Hyde Park -, dans un bar aux lumières rougeoyantes, dans un restaurant, dans un hôpital de New York, au domicile de Philip…

Desplechin a imaginé une toute première scène permettant d’introduire les dialogues. Le personnage incarné par Léa Seydoux est dans une loge – aux Bouffes du Nord. Elle se tourne vers la caméra, vers les spectateurs, explique qu’elle ne donnera pas son nom, qu’elle a 33 ans et qu’elle a un amant écrivain vivant à Londres. Une manière pour le metteur en scène de conférer une dimension artificielle, théâtrale à ce qui va suivre. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la scène durant laquelle l’amante décrit à voix haute le bureau de Philip, à la demande de celui-ci, est placée au début du film, alors qu’elle apparaît plus tardivement dans le texte.
En fait, à l’écran, le début de ladite scène se déroule dans un décor nu et rugueux, simplement meublé de quelques objets appartenant à Philip. C’est à travers les mots de la jeune femme qu’il va en quelque sorte prendre forme, vie, et devenir le bureau.

Ce parti-pris permet également au cinéaste de créer des décors mentaux, pour situer certains dialogues. Philip et son amante debout dans un espace blanc et lumineux, ou allongés par terre, comme sur des planches enneigées. Philip et la jeune Tchèque devant et dans des images de Prague en noir blanc.

Le spectateur pourra trouver l’exercice auquel se livre Arnaud Desplechin prétentieux, verbeux, trop appliqué. Mais il pourra, aussi, apprécier la prestation des acteurs. Si Denis Podalydès manque de mordant viril, il est assez crédible en intellectuel érotomane juif et échevelé. L’humour rothien incarné par cet acteur et filmé par Desplechin, qui frôle celui d’un Woody Allen, passe assez bien. Emmanuel Devos émeut quand elle pleure en imaginant sa mort, et quand elle rit et soupire avec soulagement parce qu’elle se sent en rémission. Léa Seydoux est rayonnante, quoi qu’elle fasse.

Desplechin parvient à faire sentir la charge érotique de la langue que parlent les deux protagonistes – « Je suis un fétichiste des mots » a l’occasion de dire l’écrivain. Il fait le choix, heureux, d’être au plus proche des visages. De montrer Philip et son amante s’étreindre, s’embrasser. La lascivité est également représentée dans une scène où ils sont sous des draps blancs, comme deux êtres flottants. Dans une autre où ils sont filmés nus, en plongée zénithale, Philip constatant le caractère sublime de ce qu’il vit. Pour restituer cette volupté et cette sensualité, le cinéaste a recours à des fondus et des surimpressions.

On retiendra, par ailleurs, que Desplechin restitue avec fidélité la circulation toute rothienne entre réel et romanesque, entre biographie et fiction. Il y a notamment ce moment où Philip explique – avec plus ou moins de bonheur – en quoi consiste son activité d’écrivain à son épouse qui lui reproche d’avoir une amante. Où il affirme que celle-ci n’est que le fruit de son imagination et où il revendique haut et fort une liberté totale dans sa création.

On s’amusera des clins d’oeil de Desplechin à l’univers profilmique auquel il appartient lui-même. L’amante du film a l’occasion de dire que, par le passé, ses cheveux ont été bleus. Il est évidemment question de ceux de Léa Seydoux dans La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche (2013). La subtilité vient de ce que le réalisateur n’invente pas complètement cette réplique. Il détourne habilement celle que Roth fait dire à son personnage supposé extraverti : « Tout le monde me critiquait parce que j’avais les cheveux teints en rouge et exhibais mes seins » (7). En voyant la scène où Philip est accusé de « sexisme » et de manipulation des femmes, lors d’un procès, on ne peut s’empêcher de penser aux attaques portées par Marianne Denicourt contre Arnaud Desplechin. L’actrice a reproché à celui-ci l’utilisation perverse, dans le film Rois et Reine (2004), d’éléments concernant sa vie et sa vie avec lui (8).

La modernité du récit de Tromperie a été soulignée dans la presse. Notamment parce que la misogynie de Philip, dénoncée dans le récit, renverrait aux luttes actuelles des féministes. Desplechin a lui-même déclaré : « Philip Roth a senti MeToo arriver avec 30 ans d’avance » (9). Ce n’est pas faux, mais il faut relativiser cette affirmation et la prendre comme un point de vue propre au réalisateur. MeToo est, concernant, les États-Unis, une sorte d’épiphénomène. Les féministes américaines ont été actives bien avant l’affaire Harvey Weinstein, même si celle-ci a constitué un moment décisif de prise de conscience et de prise de parole. Il faut rappeler que, très tôt, Roth a été accusé de misogynie. Le roman Ma Vie d’homme a été attaqué dès l’époque de sa publication, en 1974, notamment par la journaliste et écrivaine militante Vivian Gornick (10). L’actrice Claire Bloom, qui a été un temps la compagne et la femme de Philip Roth, a lancé dans ses mémoires publiées en 1996 des accusations de cet ordre (11).

Cette lecture de Desplechin explique probablement pourquoi il met en avant l’amante. Comme on l’a vu, elle ouvre le récit. Elle le clôt aussi. Deux ans après leur séparation, Philip et la jeune femme se retrouvent. L’écrivain, réinstallé aux États-Unis, est de passage à Londres pour dédicacer le livre qu’il a écrit à partir des échanges qui ont été entendus. Au cours de la conversation, pourtant aimable, le modèle féminin reproche au créateur masculin de lui avoir quasiment volé son « âme » et, plus généralement, de s’être emparé « de la vie des gens pour la transformer en fiction ». Il affirme qu’il se verrait bien dans le rôle d’Homère – et pas celui de Nausicaa ou de Calypso, comme l’imagine Philip – au moment où l’Odyssée est évoquée dans la discussion. Puis il quitte les lieux des retrouvailles.
Desplechin a eu l’occasion d’expliquer que, selon lui, l’amante « prend [ainsi] les rênes de sa propre vie ». Et que, si Philip se sert d’elle, elle « se sert de lui pour s’appartenir à elle-même et ne rien lui devoir » (12).

Notes :

1) « Entretien avec Arnaud Desplechin à propos de son film Comment je me suis disputé…ma vie sexuelle (sorti en 1995) enregistré à l’Atelier de rencontres de l’ENSAD le 8 mars 2001 ». « Arnaud Desplechin – Interview 2001 – Part 2 ». https://www.dailymotion.com/video/x2tnjz
[Nous retranscrivons ici des propos oraux… Ce dernier terme, que nous soulignons : genre, n’est pas clairement audible].

2) Vers 2008, il est question d’un projet intitulé KammerSpiel et qui serait une adaptation à la fois de Contrevie (1986) et de Tromperie (On trouve notamment cette information sur une ancienne fiche Wikipedia concernant Arnaud Desplechin) : https://www.classicistranieri.com/fr/articles/a/r/n/Arnaud_Desplechin_b802.html

3) Ces informations sont, entre autres, données dans le Dossier de presse. Et à Serge Kaganski, in « Arnaud Desplechin: « Il est irrécupérable, Roth » – Arnaud Desplechin adapte Tromperie de Philip Roth », Transfuge, 10 décembre 2021. https://www.transfuge.fr/2021/12/20/arnaud-desplechin-il-est-irrecuperable-roth/

4) Le nom du cinéaste Ivan Passer est évoqué, mais il faut savoir que Roth avait un autre Ivan dans ses fréquentations : Ivan Klima, écrivain tchèque.

5) Le lecteur pourra se reporter, entre autres, au texte que nous avons consacré il y a quelques années à ce sujet : « Judaïsme et judéïté (Esther Kahn, 2000 ; Un conte de Noël, 2008) », in Arnaud Desplechin – L’Intimité romanesque, Éclipses, n°52, 2013 # 1, pp.144-150.

6) Page140 de l’édition Folio Gallimard de 2019.

7) Page 138 de l’édition Folio Gallimard de 2019.

8) Cf. le livre écrit par Marianne Denicourt avec la journaliste Judith Perrignon : Mauvais génie, Stock, Paris, 2005.

9) « Dans Tromperie, « Léa Seydoux envahit le film, dévore le film », souligne le réalisateur Arnaud Desplechin », in L’Invité de 7h50 – par Léa Salamé, France Inter, 21 décembre 2021.
https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-mardi-21-decembre-2021

10) Cf. « Why Do these Men Hate Women ? », The Village Voice, no 12-13, December 6, 1976.

11) Leaving a Doll’s House: A Memoir, Little Brown & Co, New York.

12) «  Tromperie : Arnaud Desplechin, un fidèle de Philip Roth », L’Invité des matins – par Guillaume Erner, France Culture, 22 décembre 2021.
https://www.franceculture.fr/emissions/l-invite-e-des-matins/tromperie-arnaud-desplechin-un-fidele-de-philip-roth

 

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