Après l’accueil très mitigé des Fantômes d’Ismaël (2017), Arnaud Desplechin s’empare d’un genre inédit pour lui, le film policier. Adapté d’un documentaire de Mosco Boucault, Roubaix, commissariat central, Roubaix, une lumière a pour objet un fait divers, le meurtre d’une vieille dame qui eut lieu en 2002 dans le Nord.

Présenté en compétition à Cannes, ce dernier Desplechin s’éloigne à première vue des thèmes de prédilection de l’auteur. Mais ce n’est qu’une impression, car ce polar est discrètement innervé des obsessions de Desplechin, en premier lieu de son goût pour le mystère et l’enquête. C’est dans sa manière d’écrire et de filmer que Desplechin fait un pas de côté par rapport à ses précédents films. Avec une photographie diurne volontairement sèche et des dialogues prosaïques, le réalisateur travaille le réel. D’aucuns parleront de vérisme social, d’autres verront un lointain cousinage avec le réalisme des frères Dardenne. Desplechin se situe plutôt dans l’expérimentation d’une écriture dépouillée de romanesque qui, tout en reflétant la réalité sociale des déshérités de Roubaix, ouvre sur des significations multiples,  initiées par la lumière infernale des scènes nocturnes. En témoigne la séquence d’ouverture avec son incendie de voiture confinant à la fantasmagorie, un soir de Noël. Du réalisme, Desplechin épouse donc toutes les ambivalences et les strates, depuis l’effet de réel jusqu’aux glissements vers le surnaturel, part insondable de notre humanité.

 

© Le Pacte

 

Polar post-industriel, Roubaix, une lumière quadrille le terrain sinon d’une certaine condition féminine, du moins d’une classe sociale ultra-marginalisée. Une horreur rien que de très banale : deux incendies criminels, la fugue d’une mineure, le viol d’une jeune fille et le meurtre de Lucette, la dame âgée. Le commissariat roubaisien voit défiler la petite délinquance avec laquelle il entretient  des rapports plutôt humains, jusqu’à progressivement pénétrer au cœur de l’inhumanité d’une criminalité pulsionnelle et effrayante. Desplechin problématise le réel et tient le spectateur en haleine, à travers les déambulations de la police et les affaires criminelles. Les personnages allégorisent cette noirceur et se détachent pour former des figures, parmi lesquelles le commissaire Daoud (Roschdy Zem), flic taciturne et aguerri, et Louis Coterelle (Antoine Reinartz), nouvelle recrue de la police. Entre autre suspects, deux femmes attirent notre attention, Claude (Léa Seydoux) et Marie (Sara Forestier). L’une est moins futée que l’autre, plus amoureuse aussi. Avec elles, le spectateur est entraîné jusqu’au noeud incompréhensible de la folie à deux, recouvert par une expression rugueuse, un verbe heurté, et une carrière d’alcoolisme, de cannabis et de désespoir.

Léa Seydoux, souvent décriée ailleurs, impose ici la mesure de son talent en campant la manipulatrice amoureuse, tandis que Sara Forestier incarne avec radicalité l’hébétude d’une désaxée passionnelle. Ces personnages sordides ne sont pas sans rappeler les sœurs Papin, dont Jean Genet s’inspire dans Les Bonnes. Hallucinantes, Claude et Marie réveillent les spectres des grandes empoisonneuses, figures réelles ou romanesques qui cristallisent notre fascination sur le point aveugle de leurs motifs criminels profonds. Car le déterminisme social ne suffit pas à expliquer le passage à l’acte et les racines du mal résistent à l’interrogatoire. De l’autre côté du miroir, les flics n’en sont pas moins des personnages intrigants. Du jeu adroit et impeccable de Roschdy Zem en commissaire solitaire, allié de la nuit et de ses ombres, jusqu’à l’interprétation délicate d’Antoine Reinartz en policier en proie aux questionnements métaphysiques, le film tutoie les ombres oniriques familières au réalisateur. Le personnage du commissaire est le plus fascinant avec son passé mystérieux et son savoir quasi-surnaturel d’enquêteur qui fait corps avec la ville. Desplechin réussit ainsi à créer une grammaire cinématographique qui allie l’âpreté à l’énigme du réel, non seulement par le travail de l’image mais aussi par une direction d’acteurs nourrie de justesse et de précision.

 

© Le Pacte

 

Un bémol, toutefois. Fidèle à son art labyrinthique, l’auteur de Trois souvenirs de ma jeunesse joue la diffraction au détriment de la cohésion. Le film affiche nettement ses deux parties, la première étant dévolue aux multiples faits divers et la seconde au meurtre de Lucette. De ce resserrement sur une intrigue, il résulte une stagnation du rythme et une mise en scène un peu statique, expliquées notamment par la longueur de l’interrogatoire des suspectes dans un lieu fermé. Si le ralentissement est sans doute nécessaire au déploiement des révélations, il prend le risque considérable de refermer le champ sur les personnages au détriment de la ville comme espace dramatique. En mettant l’accent sur le thriller psychologique, le film perd en ampleur et les ombres infernales de Roubaix se résolvent dans une esthétique plus télévisuelle. Le retour vers les autres enquêtes renoue un peu avec l’ambition instituée par la séquence d’ouverture, mais l’ensemble peine à se tenir au même niveau et verse dans une certaine confusion scénaristique. Il n’en reste pas moins que l’extorsion des aveux constitue un moment de crise passionnant et qu’avec ce film, Desplechin affirme sa double filiation hitchockienne et dostoïevskienne. Il affirme à la fois sa recherche du suspense et son désir de peindre les âmes tourmentées de ses personnages, policiers ou criminels.

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A propos de Miriem MÉGHAÏZEROU

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