The duke of Burgundy semble parachever la singularité d’un auteur décidé à ne rien faire comme tout le monde. Baignée dans une magnifique photographie ouatée, naviguant sur un rythme languissant dans les arcanes de la psyché, c’est « la belle œuvre » de son auteur, sa maturité n’ayant d’égal que la cérébralité qui l’anime. Tout cela est très sérieux et on ne pourra pas enlever à Peter Strickland une certaine témérité : faire naviguer le cinéma que l’on aime tant en eaux troubles, s’inscrire radicalement à contre-courant des modes et des tendances. Mais est-ce suffisant ?

L’exercice est parfaitement exécuté. L’élève est doué et connait bien sa leçon.
Direction artistique irréprochable, jeu d’acteurs convaincant : très appliqué dans sa démonstration, The duke of Burgundy semble ne souffrir d’aucun défaut. De la rigueur : Il n’en fallait pas moins pour décrire le délitement d’une relation saphique et sadomasochiste. Figée dans ses certitudes, la mise en scène devient un rituel, avec ses passages obligés et son héritage culturel avoué dont Peter Strickland est l’idéal fétichiste. Assumant totalement cette rigidité partagée entre la forme et le fond, The duke of Burgundy est un film d’une cohérence à toute épreuve, un objet monolithique qui impressionne par tant d’assurance et de rigueur.

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En premier lieu pour une certaine allégeance  : cinéaste anglais rompu à l’histoire de l’art, « homme de gout », Peter Strickland connait ses classiques et inscrit The duke of Burgundy dans une belle filiation.

Décors mortifères, lumière ouatée et crépusculaire, caméra flottante entre deux-eaux : une logique du morbide et de la putréfaction semble animer l’œuvre dans son entièreté, la placer au seuil de la mort, là ou la lune rencontre le soleil. Une atmosphère digne des meilleurs opiacés qui renoue avec cette élégante décadence qui anima l’Angleterre de la fin du XIXème : il y a du Henry James et du Oscar Wilde chez Peter Strickland et son film est un bel objet pervers, une œuvre vénéneuse dont le trouble, indolore et diffus, est parfaitement distillé. Tout comme Jack Clayton – on peut penser à sa fabuleuse adaptation d’Henry James, « Les innocents » -, Peter Strickland prend beaucoup de plaisir à peindre son univers comme un glacis de respectabilité qui vacille sous la pulsion et le fantasme. Des références très sures qui parachèvent la dimension intemporelle d’une œuvre qui fonctionne en vase clos avec son univers hermétique qui échappe au temps – A quelle époque sommes nous vraiment ? – et qui semble tout ignorer du monde extérieur.

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C’est par le sujet que le film semble ouvrir quelques portes. Avec sa relation saphique et sadomasochiste qui fait dériver ses images vers la vision psychédélique et hallucinée, The duke of Burgundy lorgne sur un modèle plus lointain : Jess Franco. Il y a donc un peu d’hispanique dans ce film si anglais. Mais, repliée sur elle-même, l’œuvre de Peter Strickland n’explore pas le territoire cinématographique espagnol : elle en importe les idées, tente de les animer dans son univers singulier qui leur préexiste. La retenue anglaise se frotte dès lors à l’incarnation hispanique et le film de Peter Strickland peine à incarner sa relation sadomasochiste dans la chair. Cette « énergie du fantasme » comme l’appelait Stéphane du Mesnildot dans son ouvrage dédié à l’auteur espagnol semble déserter The duke of Burgundy. Peu de chair habite un film qui préfère la soie des ailes de papillons à l’exploration du derme. Plus que le rapport sexuel, c’est le jeu sexuel qui est évoqué ici et l’énergie qui habite Peter Strickland tient plus de la métaphore que du fantasme, plus du concept que du fait. La pensée se substitue à l’érection et c’est la lumière et non la chair qui guide l’expression artistique de l’auteur.

C’est à la fois la force et les limites d’un film qui relève donc du dispositif et de la démonstration désincarnée. Il a la froideur de l’exercice brillamment exécuté, agace parfois par cette volonté de perfection affichée. Il irrite comme nous ont irrité les premiers de la classe à l’attitude trop irréprochable. Mais, dans une troisième partie bienvenue, le film échappe de peu à son propre système, laisse entrevoir des failles qui déstabilisent ce parfait monolithe.

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Engoncée dans ses rituels et son automatisme, la relation sadomasochiste de nos personnages s’étiole, révèle un affect insoupçonné qui déstabilise le film. Le mécanisme de répétition s’enraye. Il était, finalement, question d’amour. On regrette presque que Peter Strickland n’ait pas poussé la désagrégation de la relation à terme : elle aurait ouvert le film sur d’autres horizons, amoindri cette arrogante assurance qui l’habite. Film singulier et étrange, The duke of Burgundy ne prend finalement que peu de risques et son territoire semble parfaitement balisé. Le calcul et la maitrise de l’auteur prend encore plus ses distances avec la spontanéité et le ferveur hispanique. Reste ce doute qui pointe, cette faille qui s’installe dans des personnages robotisés mis au service d’un sujet. Peter Strickland s’en fait un honnête médiateur, saisissant des regards qui chancèlent et divaguent vers un ailleurs qui, on l’espère, trouvera place dans un nouveau film.

Pour l’instant, Peter Strickland reste sur sa bonne vieille terre, apologiste appliqué d’une tradition anglaise dont il connait parfaitement les arcanes. The duke of Burgundy se couvre de la respectabilité de ceux qui savent à défaut d’explorer et d’inventer. Un réflexe presque sécuritaire qui interroge le discours d’un auteur qui semble parfois se dissimuler derrière une mécanique parfaitement huilée, au risque de révéler la vacuité d’un art délicat qui se replie trop sur lui-même. Gageons que son prochain film nous invite au voyage, qu’il soit la peinture d’un monde à soi qu’il aura plaisir à transgresser. Ses certitudes avec.

A propos de Benjamin Cocquenet

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