Tom Gries – « Le Solitaire de Fort Humboldt / Breakheart Pass » (1975)

Producteur des Indomptables de Nicholas Ray et Robert Parrish, scénariste de The Bushwhackers, Tom Gries manifeste dès ses débuts au cours des années 50, un intérêt pour le western. Il fait part la suite ses armes de réalisateur à la télévision où il travaille sur des séries telles que Richard Diamond, Les Espions ou Brigade Criminelle. Alors que le genre a connu son apogée durant la décennie 50 aux États-Unis et est entré dans une phase de déclin, se développe en Europe, le Western Spaghetti, qui lui insuffle un second souffle. C’est paradoxalement à ce moment-là que Gries va l’investir pour son baptême de cinéma, en réalisant successivement Will Penny, le Solitaire (avec Charlton Heston) en 1968, puis Les 100 Fusils en 1969. Deux longs-métrages sur lesquels il œuvre également à l’écriture, qui témoignent d’un regard nouveau et révèlent un auteur à suivre. Après s’être essayé au film d’aventures en 1970 avec Le Maître des îles, il retourne officier pour le petit écran près de cinq ans avant de rencontrer Charles Bronson, qu’il s’apprête à diriger par deux fois. L’acteur définitivement consacré Outre-Atlantique avec Death Wish de Michael Winner en 1973, se retrouve dans l’un des temps forts de sa carrière. Il bénéficie d’un pouvoir et d’une notoriété sans précédents, ce qui lui permet de participer à plusieurs réussites franches figurant dans le haut du panier de sa filmographie : Le Bagarreur, Mister Majestyk, C’est arrivé entre midi et trois heures… Les deux hommes collaborent d’abord sur L’Évadé, puis dans la foulée, Le Solitaire de Fort Humboldt. Ce dernier est l’adaptation du roman Le Défilé de Crêve-Cœur d’Alistair MacLean, dont les écrits ont déjà été transposés sur grand-écran à plusieurs reprises (Les Canons de Navarone, Destination Zebra, station polaire). L’auteur, comme c’était par exemple le cas sur Commando pour un homme seul ou Quand les aigles attaquent, se charge lui-même de la rédaction du script. Jusqu’à présent uniquement disponible en DVD, le film bénéficie d’un master haute-définition et d’une ressortie chez Sidonis Calysta, dans sa collection Western de Légende en Édition Collection Silver Combo DVD/BR. Arrêté pour tricherie à l’issu d’une partie de poker, John Deakin (Charles Bronson) monte sous la garde du marshall Pearce (Ben Johnson) dans un train en direction de Fort Humboldt. Tous à bord ignorent que Deakin n’est pas le hors-la-loi recherché qu’il semble être, mais un agent du gouvernement sur les traces de trafiquants d’armes. À lui de rester incognito aussi longtemps que possible en dépit des hauts risques d’un voyage qui pourrait être sans retour…

Le Solitaire de Fort Humboldt – Calysta Sidonis Calysta 2021

Le son d’un train à vapeur précède les premières images, celles du véhicule dévoilé en N&B sépia pendant que défilent les crédits du générique. L’exposition qui suit, déroute quelque peu en trompant partiellement sa fonction, les enjeux ne sont évoqués que par bribes, les personnages apparaissent sans réelle présentation. L’introduction d’un message codé à déchiffrer, des brefs plans de regards suspicieux de silhouettes inconnues ou les interrogations formulées explicitement, génèrent l’idée d’un récit à énigme, d’un puzzle à reconstituer. Ce prologue « immobile » sème le trouble, se refuse à la clarté tout en annonçant habilement la nature d’un long-métrage, accordant une place primordiale aux faux-semblants. À commencer par son héros, John Deakin, mis en position de faiblesse, qui ne semble pas être ce qu’il prétend. « Je ne suis pas un individu violent » lâche d’ailleurs un Charles Bronson étonnement flegmatique, dans un registre en rupture avec son image. Plus proche d’Hercule Poirot que de Paul Kersey, en dépit de son imposant physique, il privilégie (les deux premiers tiers du récit du mois) la réflexion à l’action. Le supplément de connaissances et l’avance dont il dispose sur le spectateur, crée un décalage intéressant entre une empathie immédiate et une légère distance. Surtout, cette dimension le condamnant un temps à la passivité, tend à mettre en valeur Marica, campée par Jill Ireland, inversant la hiérarchie attendue entre les deux et tirant profit du couple que formaient les deux acteurs à la ville. Davantage un thriller qu’un western au sens classique du terme (bien que l’on retrouve plusieurs de ses figures imposées : tuniques bleues, Indiens, Ouest Américain…), Le Solitaire de Fort Humboldt évoque par aspects Le Crime de l’Orient-Express, notamment par un même décor principal. Cependant, Tom Gries n’hésite pas à prendre le contrepied du huis-clos imposé avec la complicité de son excellent chef opérateur Lucien Ballard, à l’œuvre sur tous ses précédents longs-métrages mais également sur La Horde Sauvage ou Guet-Apens de Sam Peckinpah. Une recherche d’ampleur et de spectacle caractérise la mise en scène, soit à travers l’optimisation de grands-espaces réellement impressionnants, soit par des choix de réalisation percutants (l’usage de dézoom ou de contre-plongées, comme motifs de préférence). Il réussit deux spectaculaires climax, l’un observant la chute de plusieurs wagons, l’autre filmant une scène de bagarre sur le train enneigé et en mouvement. Ce mélange de suspens et temps forts graphiques, alimente un cocktail aussi excitant que détonnant. On pourrait regretter qu’il délaisse quelque peu cette singularité dans son dernier acte, nettement plus prévisible et résolument tourné vers l’action, mais l’efficacité avérée emporte la mise.

Le Solitaire de Fort Humboldt – Calysta Sidonis Calysta 2021

À l’arrivée, Le Solitaire de Fort Humboldt constitue une sympathique surprise, s’amusant des attentes qu’il génère pour mieux les détourner sans pour autant oublier de les satisfaire, proposant une variation du héros Bronsonien loin des caricatures, et surtout un vrai plaisir de cinéma assumé en tant que tel. L’édition concoctée par Sidonis s’agrémente de deux principaux suppléments et d’une bande-annonce. Une présentation du film par Jean-François Giré, propose une remise en contexte synthétique et très renseignée, mettant en valeur les différents talents ayant officié sur le long-métrage. Une interview de l’écrivain et critique Kim Newman, propose une évocation approfondie du film, resituant en préambule les carrières de Bronson et d’Alistair MacLean, qu’il n’hésite pas à introduire comme l’inventeur avant l’heure du cinéma d’action des années 80. Son enthousiasme communicatif et sa connaissance des sujets qu’il aborde, attisent la curiosité quant aux nombreux titres qu’il cite.

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