Michael Mann – "Le Solitaire" (1981- reprise)

Le Solitaire (Thief) connaît une double actualité : à l’occasion de la sortie de Hacker (Blackhat) ce 18 mars, il est prévu qu’il refasse un petit tour en salle (après une reprise déjà en 2012 qui avait été l’occasion d’une première mouture pour ce texte), tandis que Wild Side l’édite dans une grosse édition collector en Blu-ray, accompagné d’un livre de 156 pages signé du regretté Michael Henry Wilson.

S’il passionne définitivement la critique française désormais, Michael Mann a pourtant longtemps été considéré comme un simple styliste par une grande partie de cette dernière. Son oeuvre des années 80 peine même toujours un peu à être entièrement reconsidérée. En 2011, la sortie de  Drive fut l’occasion de longuement reparler de Thief. Le film de Nicolas Winding Refn absorbe en effet une grande part de son esthétique, tout en étant construit sur une structure narrative assez similaire : une grande scène muette de présentation figurant « l’artiste » à l’œuvre, un héros qui se constitue soudainement une sorte de famille, puis une seconde partie centrée sur un affrontement très violent avec une série de mafieux en tout genre, jusqu’à l’astuce même du dernier plan… Même si Refn s’insipire bien évidemment d’autres films (Driver de Walter Hill voir Taxi Driver ne sont pas en reste), on avait parfois le sentiment d’être plus proche du palimpseste que de l’inspiration…

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Quand Michael Mann s’attaque à ce film, il s’est déjà fait remarquer avec le téléfilm Comme un homme libre, qui bénéficia même d’une sortie cinéma dans plusieurs pays, dont la France. Il choisit d’exploiter cette petite notoriété pour développer un scénario qui lui est propre, inspiré d’un ouvrage romancé du cambrioleur Frank Honimer. James Caan est non seulement intéressé par le script, mais il s’engage également dans la production, comptant sans doute bien relancer une carrière qui patine un peu depuis Rollerball. Sélectionné à Cannes, l’ accueil critique et public est toutefois assez mitigé. La chose sera encore pire deux ans plus tard avec le film suivant du réalisateur, La Forteresse Noire (The Keep), maudit à tous ses stades de production et d’exploitation, à la suite de quoi Mann préfèrera effectuer un repli stratégique à la télévision.

Les dix premières minutes d’ouverture de Thief sont sans doute l’un des plus beaux morceaux de bravoure du début des années 80 dans le cinéma américain. Mann est l’un des rares avec Ridley Scott à tenter avec autant de succès ce pari de l’artifice et de l’atmosphère, associé à une rythmique délibérément lancinante. Alors que le nouvel Hollywood accumule un certains nombre de projets pharaoniques qui sont autant de gouffres prestigieux, une nouvelle génération de cinéastes recherchent à ce moment là plutôt une mise en valeur de l’intime et de nouvelles expériences esthétiques et sensorielles. Mais dans la réussite d’un Scott ou Mann, il y aune différence sans doute avec les plus tapageurs Alan Parker et Adrian Lyne,  peut-être intialement du même mouvement, mais qui ont souvent sombrés: la plasticité et l’artifice de ces images impliquent qu’elles soient véritablement habitées, pour ne pas rejoindre le commun de la néo-imagerie publicitaire et des vidéos musicales de MTV en plein essor. Scott et Mann se sont tenus à distance à cette période du film à message ou du sujet de société racoleur illustratif,  et revisitent au contraire des genres qui paraissent plus intemporels que nostalgiques, jusqu’à les charger d’abstraction et de mélancolie… Une mélancolie qui n’a toutefois que peu à voir avec celle d’un cinéma vu comme art sur le déclin, avec célébration de figures fétichistes du film noir : nous sommes plutôt dans un cinéma qui devient lui-même à nouveau un vecteur propre de mélancolie et de figures existentialistes.

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Si Michael Mann touche très rapidement une certaine modernité dans son approche (dilatation temporelle, sensualisme), elle tient plus d’une certaine instinctivité que d’un lourd dispositif réflexif et théorique. L’auteur n’aime pas vraiment les comparaisons, et on lui fera l’honneur de ne pas aborder dans cette chronique les Melville, Bresson ou Peckinpah. Alliant un sens de la photographie et de la musicalité à fleur de peau, son soucis du perfectionnement et de l’innovation semble tourné dès ce premier film vers une justesse voir une autonomie très précise du plan, et dans une intensification perpétuelle de l’instant. Mann reste en soit assez difficilement classable. Ses thématiques autour de la masculinité et des outcasts, ses figures de duos, sont finalement moins intéressantes à décortiques que la sensation que procure ses images ou ses montages, tellement au cordeau que l’auteur peut se plaire aisément à les remanier par d’infimes variations.

La scène où Frank cherche à convaincre le personnage joué par Tuesday Weld de le suivre dans son univers et dans ses rêves, réduits à un montage photographique sur une table, le tout au milieu d’un long échange champs contre-champ captivant, traduit sans doute une capacité de projection unique et poétique chez les personnages. La scène n’a pas le soucis de sa durée, de par les infimes détails en jeu : nous sommes assez loin des cinéastes modernes des années 60 et 70. Cette précision au sein d’un tempo lancinant, comme dénué de finalité,n’est pas encore perturbé, même inconsciemment, par le cinéma d’action de la fin des années 80. C’est ce qui reste sans doute plus particulièrement propre à cette première partie de carrière, miraculeuse, de Michael Mann. Dans Thief, The Keep et Manhunter, on remarque par ailleurs (est-ce une corrélation?) un équilibre entre hommes et femmes qui s’avère assez different de ce qui s’exprimera dans le reste de la filmographie du cinéaste. Pas des personnages plus fouillés, mais des contacts, des connections plus emprunts d’intensité et de sensualité. Manhunter, avec le personnage aveugle de Joan Allen, ses VHS de home movies et ses longues scènes contemplatives portera sans doute les choix d’alors du cinéaste (ou ses intuitions) à leur apogée.

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Qu’il soit permis de penser que l’essentiel de l’art poétique de Michael Mann en est finalement un peu resté au stade embryonnaire de ces trois films, réapparaissant fugacement dans certains éclats de ses suivants, parfois les plus délicieusement bancals d’ailleurs (le final de son film charnière, Le Dernier des mohicans, plusieurs passages de Miami Vice…). Quand dans Colateral, Jamie Foxx reste obsédé par une carte postale et par quelques personnages et objectifs transcendant son quotidien, comme un personnage de film de Mann des années 80, la figure de Tom Cruise surgit pour pousser l’ensemble dans une mise en mouvement et une fuite en avant. C’est alors comme si la beauté de ces images fugaces pouvaient se détacher et être autonomes, désireuses de ne plus être circonscrites à ce rythme langoureux…

Ce n’est pas un reproche foncièrement, seulement une autre voie qui s’est développée, propre aussi à intensifier la sensation d’un cinéma devenu plus déstructuré, voir même atomiste dans sa sensualité. Il y a une sensitivité de l’immédiat, du frôlement, où la caméra trouve un nombre incroyable de possibles. Thief a pour lui un lyrisme plus sourd, une disposition à mettre son spectateur dans une transe qui est ici parfaitement portée par la bande originale de Tangerine Dream. Le film propose en outre plus que toutes autres oeuvres du cinéaste, un focus sur le travail manuel, plus laborieux dans son exécution et moins mental que le casse méticuleux à organiser d’un Heat… Il y a un contact aux murs de coffres-forts à franchir qui  tient à l’écran d’un rapport très direct à la la matière : le face à face prend du temps et le désir, évacué de toute métaphore psychanalytique, tient plus de la mise en place d’un pur procédé alchimique. C’est le coeur et la beauté singulière de Thief : son onirisme n’exclut jamais un rapport très physique à ce feu d’artifice en forme d’éclats métalliques. La tôle froissée y est particulièrement brutale, tandis que sous la lumière des néons, on se salit en permanence les mains.

Le Solitaire (Thief)/ 1981/ Réalisation et scénario : Michael Mann / Directeur de la photographie : Donald E. Thorin / Musique : Tangerine Dream / Avec : James Caan, Tuesday Weld, James Belushi, Robert Prosky, Dennis Farina…

 


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En Blu-ray depuis le 12 mars 2015

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Reprise en salle le 18 mars 2015

A propos de Guillaume BRYON

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