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Michael Mann n’a jamais cessé de mettre en scène des marginaux, de donner une vision romantique du gangster, dans des versions modernes et urbaines de Robin des Bois. Ses héros intègres se tiennent souvent en but contre un système qu’ils rejettent ou qui les a rejetés. Son cinéma hérite autant des westerns d’Anthony Mann que des films de King Vidor, qui questionnait un individualisme en opposition à un mode de pensée conformiste. Après Public Enemies, film injustement conspué par la critique, la vision de Hacker pose de nouveau la question suivante : Michael Mann est-il un anarchiste ?

Hacker de génie emprisonné parce qu’il a volé des banques, Nick Hathaway est libéré pour aider les gouvernements américains et chinois à enquêter sur une cyber-attaque. Celle-ci a pris une centrale nucléaire pour cible. Des États-Unis jusqu’en Malaisie et en passant par la Chine et l’Indonésie, avec l’aide du FBI et de la police chinoise, Nick Hathaway va démanteler un réseau de dangereux hackers.

 

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Du Larry Murphy, dans son téléfilm Comme un homme libre à John Dillinger dans Public Enemies  les personnages de Mann partagent un goût prononcé pour la liberté et, malgré leurs actions hors-la-loi, possèdent également un certain code de l’honneur. Chacun d’eux, à leur manière, ont des principes et des idéaux. Tous se battent contre ou sont victimes d’un système, que ce soit le FBI, l’univers carcéral ou les grandes firmes du tabac. Tel Howard Roark, l’architecte génial du Rebelle de King Vidor, ils sont seuls contre tous.

Michael Mann filme ses figures héroïques comme des dieux. Quand ils ne préparent pas des braquages dans Heat, en contemplant la ville du haut des toits des gratte-ciels de Detroit ou de Los Angeles, ils sont les hommes les plus redoutés des États-Unis, icônes relayés dans toute la presse et sur les écrans de cinéma dans Public Enemies. Dans Hacker, le premier plan du film dit qu’ils sont les maîtres du monde :  un point de vue omniscient montre la Terre qui disparaît presque sous les lignes que tracent le réseau Internet. Ces lignes sont aussi comme des barreaux qui emprisonnent la planète.

 

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Lorsqu’il enchaîne sur un grand moment de mise en scène, la cyber-attaque qui détruit un réacteur nucléaire en Chine, l’abstrait se métamorphose en menace palpable. Les circuits électroniques deviennent presque vivants, la caméra en explorant les moindres recoins, en décrivant le mécanisme par des travellings et autres mouvements fluides. Une simple lumière dans les circuits intégrés filmée en plan fixe annonce l’inéluctable, en devient des plus inquiétantes. Cet infiniment petit qui régit le destin du monde, Michael Mann le personnifie à travers ses terroristes : il en fait de vulgaires bandits de grands chemins qui sont l’ultime expression d’un capitalisme sauvage. Dans ce monde régi par l’argent, où l’utopie laisse la place aux richesses matérielles, ces êtres vils ne vivent que pour leur profit personnel et sont autant dénués d’empathie que d’idéal. Si la résolution pourrait s’avérer décevante, Michael Mann y exprime pourtant sa vision mélancolique d’un monde où l’individu le plus mesquin peut soudainement apparaître comme une terrible menace, tout en restant planqué dans son salon. Justement, toute la force de Hacker, tient à ces paradoxes formels et thématiques. Ces écarts énormes sont aussi au centre de la mise en scène de Michael Mann qui joue avec ces contrastes, opposant constamment personnage et décor.

Dans ce sens, Michael Mann laisse libre cours à l’esthétique expressionniste qui le caractérise depuis ses premiers films : perspectives rectilignes et autres lignes d’horizon à l’infini, gratte-ciels immenses et écrasants. Au milieu de ces décors inhumains, les personnages se débattent pour survivre dans une jungle à la froide tonalité bleu acier. Michael Mann souligne ce contraste par des cadrages au sein desquels les visages apparaissent en amorce, au premier plan, fortement en décalage avec ces agencements géométriques ou ces fonds de couleurs uniformes. L’humain avant tout.

Lors des séquences d’attaques virtuelles, le facteur humain reste au fond du plan, dans le flou, ou est désigné par un doigt qui presse une touche. Ce simple geste, isolé par un insert, devient celui d’un être supérieur qui décide du destin d’autrui. Les circuits deviennent l’équivalent des fils représentant chacun une vie humaine gardés par les trois Parques.

 

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À nouveau, l’ombre de King Vidor plane sur le film de Michael Mann, ses hackers étant de véritables architectes du chaos. Nick Hattaway est cet artiste idéaliste dont l’œuvre finie par lui échapper, récupérée par des individus dénués de scrupules, comme le critique ou les entrepreneurs du Rebelle, personnages à la courte vision qui dénaturent les projets d’Howard Roark. Hacker reprend le thème de l’individu contre un système, questionne la place de ce même individu à l’heure du tout numérique et de l’Internet. Nick Hathaway est un électron libre alors que le monde se réduit à des caméras et des écrans partout, l’humain devenant traçable à merci. Du coup, Hacker, avec son discours sur la liberté, n’échappe pas non plus au syndrome du film post 11 septembre. À travers le personnage de Carol Barrett, qu’incarne Viola Davis, Michael Mann met en évidence les paradoxes administratifs d’une Amérique paranoïaque qui joue sur le tout sécuritaire, une Amérique qui veut jouer seule et garder ses secrets au détriment de la sécurité internationale. Pour survivre et atteindre son objectif, comme dans Miami Vice, il faut de nouveau briser les règles. Aussi, elle se livre avec une entière conviction à sa mission, elle s’investit parce qu’elle croit à ce qu’elle fait au milieu d’un monde comme mort et dépeuplé, déserté par toute forme d’idéal. Toute la filmographie de Michael Mann tourne autour de cette thématique où le matérialisme semble s’opposer à tout rêve d’absolu.

Une fois n’est pas coutume, Michael Mann signe, avec Hacker, un formidable film d’action, à la fois sec et lyrique. Le réalisateur apporte un soin particulier au traitement du son, notamment lors d’une scène de fusillade d’anthologie dans un couloir en colimaçon. Le claquement des détonations donne au film un réalisme saisissant que souligne d’autant plus l’absence de musique. La grande maîtrise de l’espace de Michael Mann y explose avec sa mise en scène immersive, aux plans parfois quasi documentaires pour poser un contexte et une ambiance en quelques secondes. Il sculpte littéralement l’image avec ses décors acérés, et ses compositions de cadres dans le cadre créent un labyrinthe dans lequel les personnages sont pris au piège, comme dans un monde dur et froid.

 

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Hacker présente de nombreuses similitudes avec Miami Vice, tant sur le plan esthétique qu’au niveau des différents motifs qui émaillent la narration. Parmi eux, Chris Emsworth et Wei Tang, les deux acteurs principaux reproduisent presque le couple formé par Colin Farrell et Gong Li. Cependant, Hacker n’égale pas Miami Vice au niveau des scènes romantiques réduites à l’intimité d’un lit, au souffle épique d’une fuite dans des escalators, main dans la main, ou aux gros plans sur les yeux de Wei Tang, dotés d’une coquetterie des plus charmantes… Autant de passages qui n’atteignent pas l’ampleur presque contemplative de Miami Vice ou la force tragique du final de Public Enemies. Cela n’empêche pas Hacker de posséder un souffle similaire avec ses personnages qui traversent le film comme  pris dans une tempête. Comme des individus en quête de liberté fuyant un monde trop violent.

Hacker est bel et bien une œuvre accomplie, bien plus complexe qu’en apparence, avec un véritable point de vue politique, comme le montre le dernier plan du film, qui répond au premier : l’individu est pris dans la toile du tout numérique et de la vidéo-surveillance. Au sein de l’industrie hollywoodienne, Michael Mann conspue à travers ses films une société régie par des règles rigides et apparaît comme un cinéaste libertaire. L’un des meilleurs.

 

Hacker
Titre original : Blackhat
(USA – 2015 – 133min)
Réalisation : Michael Mann
Scénario : Morgan Davis Foehl
Directeur de la photographie : Stuart Dryburgh
Montage : Mako Kamitsuna, Jeremiah O’Driscoll, Stephen E. Rivkin, Joe Walker
Musique : Harry Gregson-Williams, Atticus Ross, Leopold Ross
Interprètes : Chris Hemsworth, Leehom Wang, Wei Tang, Viola Davis, Holt McCallany, Andy On, Ritchie Coster…
Sortie en salles, le 18 mars 2015.

A propos de Thomas Roland

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