LQ Jones, de son vrai nom Justus Ellis McQueen Jr, est l’un de ces seconds couteaux bien connus des cinéphiles, apparu pour la première au cinéma dans le chef-d’œuvre de Raoul Walsh, Le cri de la victoire en 1955 dans lequel il interprétait un personnage nommé LQ Jones. Depuis, ce pseudo n’a pas quitté ce comédien attiré par les westerns et les films de guerre, toujours excellent même lors de brèves apparitions. Si ses prestations dans la plupart des films de Sam Peckinpah demeurent marquantes, sa carrière de cinéaste l’est nettement moins. Après un premier long métrage en 1964, The devil’s bedroom, totalement oublié, il récidive 11 ans plus tard avec Apocalypse 2024. Ne vous fiez pas au titre français, quelque peu racoleur, qui, hormis le fait d’indiquer qu’il s’agit d’un film d’anticipation, reste peu représentatif de cet objet inclassable, dystopie pratiquant le mélange des genres et des tonalités.

APOCALYPSE 2024 (L.Q. Jones) - Ciné-Club - Sanctuary

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A l’origine il y a un roman, écrit en 1969, A boy and his dog, par Harlan Hellison. Cet auteur de nombreuses nouvelles et romans de SF, travailla également pour la télévision en tant que scénariste sur des séries cultes comme Au-delà du réel et Star Trek. Dans la mouvance de Robert Schekley et A. E. van Vogt, il s’est orienté vers une science-fiction adulte, pessimiste, aux ramifications politiques, philosophiques et éthiques, loin de l’univers du space opéra. Rien d’étonnant à ce que A boy and his dog, qu’il co-adapte avec LQ Jones, s’éloigne des conventions des post-apo traditionnels préférant tourner le dos au spectaculaire pour dériver vers le conte initiatique, s’inspirant aussi bien de Don Quichotte que du Candide de Voltaire, références écrasantes mais bien assimilées. Hasard des calendriers, Apocalypse 2024 est tourné la même année que New York ne répond plus de Robert Clouse avec Yul Brunner. Si la thématique est assez proche, LQ Jones s’en éloigne par le traitement curieux qu’il inflige à son récit, sans doute proche de l’esprit iconoclaste roman.

En 2007, la quatrième guerre mondiale a éclaté entre les deux blocs de l’Est et de l’Ouest. La bombe nucléaire a ravagé la planète. Les premières images ravivent le trauma d’Hiroshima sous des couleurs saturées. En 5 jours tout était anéanti comme l’indique un carton ironique au début « Les politiciens avaient finalement réglé les problèmes de logements urbains ». On ne peut pas démarrer de manière plus féroce.

Apocalypse 2024 : Le film

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17 ans plus tard, la planète ressemble à un no man’s land gigantesque hanté par des tristes silhouettes qui tentent de survivre. Un jeune homme, Vic et son chien Blood, subsistent comme ils peuvent dans ce désert sans fin, vestige de l’ancienne civilisation. Il ne reste rien, tout est à l’abandon : des ruines, des objets à moitié des détruits jonchent cette immense décharge où la nourriture et l’eau se font rares. L’absence de femmes rend aussi cette vie impossible, cimetière planétaire où la race humaine s’éteint de façon inéluctable.

Ce prologue cauchemardesque, se distingue par l’originalité des relations entretenues entre le héros et son animal de compagnie. Ils communiquent par la pensée. Car Blood est un chien qui parle ; mieux, cette masse de poils s’exprime dans un langage très soutenu, doté d’un humour décapant et misanthrope, sorte de Cioran sur pattes, déployant une vision désenchantée et sarcastique de l’humanité. Énoncé ainsi, cela pourrait prêter à sourire, mais à l’écran, l’alchimie fonctionne à merveille. Road movie futuriste et décalé, Apocalypse 2024 retourne à son avantage l’absence de moyens conférant au récit une ambiance particulière fusionnant série B à la Roger Corman et déambulation onirique à la lisière de l’expérimental.

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Ce dialogue beckettien, entre l’homme et l’animal, où le plus civilisé des deux n’est pas celui que l’on croit, pourrait lasser et tourner à vide si le film n’était pas aussi intelligemment construit, découpé en trois parties distinctes passionnantes : le monde d’en haut, la rencontre en sous-sol avec un personnage féminin  et enfin  le monde d’en bas, allant de surprises en surprises.

Rappelant par son rythme et ses inflexions surréalistes, El topo de Alejandro Jodorowsky, Apocalypse 2024 est lui aussi un western métaphysique décrivant un monde livré à lui-même, un portrait peu reluisant d’une humanité retrouvant ses bas instincts de prédateurs. Quelle que soit l’époque, le système mis en place, l’homme ne changera pas, les rapports de classe, où de caste, seront encore plus contrastés dans un monde de l’après.

Le pessimisme radical est atténué par un humour ravageur, un comique de situation contrebalancé par d’excellentes séquences d’action filmées avec un vrai sens de l’espace et du rythme par un cinéaste visiblement très impliqué. Injustement taxé de misogyne à sa sortie étant donné que le seul personnage féminin est assimilé à la tentation, le film LQ Jones ne cesse de surprendre, inquiéter tout en étant à la bonne distance jusqu’à la chute finale aussi drôle que terrifiante qui laisse un arrière-gout dans la bouche et remet en cause notre perception originelle. Presque débutant, Don Johnson, dix ans avant Deux flics à Miami, outre son physique de jeune premier, s’impose naturellement dans le rôle de Vic.  Pas si simple quand on parle à un chien durant l’intégralité du métrage. Les choix formels, assez osés, sont en adéquation avec la dimension intimiste du film : les plans larges alternent avec les plans serrés, évitant tant que possible les mouvements de caméra ou les effets trop voyants. La sécheresse du style sied à merveille à ce film singulier, une œuvre d’anticipation qui puise le meilleur dans la littérature tout en n’oubliant pas de divertir.

Parmi les bonus, outre une analyse du film par Christian Lucas et Stéphane Derdérian  évoquant la science-fiction dépressive des années 70, on retiendra surtout un échange passionnant et récent entre LQ Lones et Harlan Hellison, revenant sur la genèse du film. Leur complicité, ponctuée d’anecdotes passionnantes, transpire à l’écran et l’on comprend mieux la réussite du film, alchimie parfaite entre la vision personnelle d’un cinéaste et les exigences thématiques de l’écrivain.

Proposé dans une superbe copie 2k, Apocalypse 2024 confirme les choix éditoriaux d’Artus, pertinents et originaux.

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